Lourdes hypothèques sur le système éducatif sénégalais


Très récemment, en octobre 2012, est parue une importante et instructive étude réalisée par le Pr Abdoulaye Diagne qui mériterait de faire de larges débats eu égard à l’importance du sujet traité et des enjeux de développement qu’il implique : l’éducation et la formation au Sénégal. Il s’agit d’un rapport d’évaluation du Programme décennal de l’éducation et de la formation (PDEF) de 2000 à 2011. Certains des principaux résultats auxquels cette étude évaluative a abouti laissent froids dans le dos et donnent le sentiment que nous sommes, tous, en train de passer complètement à côté d’un enjeu crucial qui conditionne l’avenir de notre système éducatif. En effet, l’histoire politique, ou l’histoire tout court, a fini de démontrer qu’aucun pays au monde ne s’est développé sans reposer son essor sur un système éducatif performant. Quatre éléments contenus dans ce rapport installent l’inquiétude et justifient une interpellation de nos gouvernants pour des actions immédiates : la baisse inexorable du niveau des élèves du primaire et du secondaire, la faiblesse des connaissances de base des enseignants, l’absentéisme élevé de ces derniers et le poids relativement important des corps émergents dans notre système éducatif.

En ce qui concerne la baisse inexorable du niveau des élèves, les résultats des tests de connaissance standardisés du Programme d’analyse des systèmes éducatifs de la CONFEMEN (PASEC) réalisés auprès d’élèves des deuxième et cinquième années du cycle primaire au Sénégal pour mesurer la qualité de l’éducation ont permis de se rendre compte que « les scores des élèves en français et en mathématiques, en 1996, n’ont pratiquement pas progressé en 2007». Pire, le rapport constate que « le niveau moyen des élèves en français baisse au fur et à mesure que l’on progresse dans le cycle primaire ». Et chose plus inquiétante « parallèlement à cette baisse, le pourcentage d’élèves en décrochage scolaire a fortement augmenté ». Cette faiblesse des élèves, surtout en mathématiques, est peut être un facteur contributif à la baisse tendancielle du nombre de bacheliers dans les séries scientifiques et techniques amorcée depuis 2005 : entre 62% et 73% des bacheliers sont issus des séries littéraires et entre 4 et 8% bacheliers des séries « économie et gestion ». Cela est inquiétant pour un pays sous-développé comme le Sénégal, car il est connu qu’une bonne part d’un développement structurant reposerait sur la maîtrise des techniques, de la technologie et des sciences. Pouvait-il en être autrement lorsqu’on sait qu’aucune des 14 inspections académiques n’a été en mesure d’atteindre, au cours des trois dernières années, la norme annuelle standard de 900 heures d’enseignement/apprentissage dans l’enseignement élémentaire fixée par le Ministère de ‘Éducation ?

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S’agissant de la faiblesse des connaissances de base des enseignants, le rapport note que « le Sénégal a recruté beaucoup d’enseignants, mais le niveau de connaissance de ces derniers n’est pas suffisant pour un apprentissage correct des élèves ». En effet, une enquête pilote sur les prestations de services en éducation et santé a été menée, en 2010, par l’African Economic Research Consortium (AERC), la Banque mondiale (BM), le Consortium pour la recherche économique et sociale (CRES) et la Research on Poverty Alleviation (REPOA) au moyen d’un test standardisé en français et en mathématique administré à l’échelle nationale sur les enseignants. Le test est composé d’exercices de niveau primaire et de niveau secondaire. Les scores moyens des enseignants dans les deux disciplines sont, respectivement, de 62% en français et de 51% en maths. Autrement dit, la moitié des enseignants sénégalais ne maîtrise pas, par exemple, le contenu des programmes de mathématiques dont ils sont chargés de dispenser. Cela est effarant ! Comment peut-on enseigner un contenu dont on ne maîtrise pas ? Une question fondamentale à laquelle les autorités responsables de l’éducation nationale devraient apporter une prompte et adéquate réponse au risque d’hypothéquer tout l’avenir de l’école sénégalaise sur l’autel d’une virtuelle paix sociale chèrement achetée auprès des puissants syndicats d’enseignants. Plus renversant encore, le rapport souligne que seulement 31% et 35% des enseignants du secondaire ont respectivement le niveau secondaire moyen en maths et en français et que seulement 29% et 75% des instituteurs ont pu trouver tous les exercices du niveau de leurs élèves respectivement en français et en mathématiques. Autrement dit, notre système éducatif est truffé, majoritairement, d’enseignants qui ne maîtrisent pas le contenu des programmes qu’ils enseignent. Cela amène à se poser la question suivante : peut-on asseoir un système éducatif de qualité dans ces conditions ? La réponse est, sans aucun doute, non !

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Pour ce qui est de l’absentéisme des enseignants, l’enquête pilote réalisée par l’AERC, la Banque mondiale et le CRES en 2010 a pu établir qu’environ un cinquième des enseignants est absent des écoles à des heures ouvrables aussi bien en milieu rural qu’urbain. Le taux d’absentéisme dans les salles de classe est plus inquiétant selon le rapport qui note que 11% des enseignants peuvent être présents à l’école sans entrer dans leur salle de classe pour enseigner les élèves. Cela donne, un taux d’absence globale des enseignants dans les salles de classe égale à 29%. D’où une urgence d’agir contre le caractère flâneur et absentéiste de certains enseignants qui n’hésitent pas, pourtant, de recourir à des moyens musclés pour se faire entendre ou pour exiger une quelconque augmentation quitte à prendre tout le système éducatif en otage.

Enfin, le poids relativement important des corps émergents dans notre système éducatif pose un sérieux problème de nature à hypothéquer la qualité de celui-ci. L’arrivée des enseignants volontaires de l’éducation et des contractuels a considérablement modifié la donne. En effet, dans le schéma initial prévu pour améliorer l’accès à l’éducation, les volontaires de l’éducation (recrutés par voie de concours ou selon le quota sécuritaire) pouvaient se faire engagés comme contractuels au bout de quatre années de service. Ils ont profité de leur majorité numérique pour mettre en place de puissants syndicats des corps émergents, sous la pression desquels le passage d’agent volontaire à agent contractuel est rendu automatique au bout seulement de 2 ans de service sans aucune évaluation préalable avec, cerise sur le gâteau, une amélioration sensible de leurs allocations. Cela a fait dire à l’auteur du rapport que « la quasi-automaticité de fait du passage du statut de volontaires à celui de maîtres contractuels est un frein à l’émergence d’un enseignement de qualité ». Le syndicalisme de ces corps émergents a débouché sur un accord avec l’État en vertu duquel les contractuels titulaires de diplômes professionnels (CEAP et CAP) sont systématiquement reclassés dans la Fonction publique. Par ce jeu, le rapport note que près de 16 000 agents contractuels sont parvenus ou parviendront à intégrer la Fonction publique. Cela ne va pas sans poser un autre problème non moins important : la soutenabilité de la masse salariale dans le secteur de l’éducation. En effet, le rapport note que dans la loi des finances initiale de 2011, la masse salariale des corps émergents se situe à 97,741 milliards de F CFA et que peu de ressources étaient prévues pour améliorer la qualité de l’enseignement.

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Ce tableau apocalyptique fait froid au dos. Il soulève des questions fondamentales relativement à l’avenir de notre pays. Malheureusement, il est loisible de constater qu’elles sont occultées, comme d’autres problèmes importants, par la permanence et la primauté du débat politique, voire politicien, marqué par l’invective, les formules creuses et les faux-fuyants de toute sorte. En effet, il est étonnant voire surprenant qu’un tel rapport ne soit évoqué ni par les autorités responsables de l’éducation nationale ni mentionné par la presse. Avant de terminer, il importe de préciser que la présente chronique ne vise pas à stigmatiser le corps des enseignants a fortiori mettre tous les enseignants dans le même sac. De nombreux enseignants se distinguent par leur compétence, leur rigueur et leur professionnalisme. Le seul but est de poser, sur la table, une problématique qui paraît primordiale et qui requiert des actions rapides, incisives, profondes et courageuses. Il y va de la qualité de notre système éducatif.

Cheikh Faye
Montréal

Cheikh FAYE

Cheikh FAYE

Professeur de Philosophie, Montréal, Québec.
Cheikh FAYE a servi dans l’administration publique sénégalaise avant de rejoindre le secteur privé.
Il vit, depuis plusieurs années, au Canada où il poursuit sa carrière.
cheikhfay@gmail.com
Cheikh FAYE

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