Faut-il fermer l’Ucad ?


L’amphithéâtre de l’UCAD II a été violentée; jeudi 19 décembre 2013, par une horde d’étudiants venus mettre un terme au banquet du savoir auquel avaient été conviés des sommités intellectuelles, personnalités des arts et lettres, de la politique, etc. Il s’agissait du cours inaugural de la Fondation Senghor avec comme conférencier, le professeur béninois Paulin Hountondji, agrégé de philosophie et comme répondant, son homologue sénégalais Souleymane Bachir Diagne.

Le débat n’aura pas eu lieu  et c’est bien dommage pour un rendez-vous qui aurait dû être exceptionnel. Car, comme le souligne Souleymane Bachir Diagne (in le Soleil du 20 décembre 2013) : « Le Pr Paulin Hountondji est sans doute le plus grand philosophe africain et s’est fait connaître par sa critique de fond d’une  philosophie comme celle de Senghor”. Et il allait débattre de Senghor à l’université Cheikh Anta Diop, du nom du parrain dont on connait les relations heurtées avec le premier président de la République du Sénégal.

Quel gâchis que ce rendez-vous manqué. Les étudiants s’en doutent-ils, se sentent-ils d’ailleurs concernés par ces enjeux ? Rien n’est moins sûr  au regard de la configuration de la salle où l’on pouvait remarquer la forte présence de jeunes lycéens. Ils  semblaient plus nombreux que  les étudiants  qui manifestement ne sont pas très friands de ces agapes intellectuelles. Et ceux qu’on a vu débouler dans l’amphithéâtre scandant des mots d’ordre déroulés dans un français laborieux en disaient long sur l’université.

Au fait de quoi Souleymane Bachir Diagne qui, comble du ridicule, a été déclaré “persona non grata” à l’UCAD par les contestataires du jour est-il coupable ? Ces derniers lui reprochaient d’avoir fixé les droits d’inscription à 25.000 F Cfa. Ce qui n’est d’abord pas conforme à la vérité, car comme l’explique le Pr Diagne , cela relevait d’une négociation qui n’était pas de leur ressort puisque les concertations n’avaient pas à fixer les droits d’inscription. Aussi s’étaient-elles limité à quelques simulations  économiques en fonction de l’évolution des effectifs et des besoins de l’Université publique sénégalaise.

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Ensuite, faut-il le rappeler, ces droits d’inscription annuels (25.000FCFA) sont en deçà des 50.000 FCFA que l’UEMOA exige depuis une dizaine d’années aux pays  membres. Ils sont surtout nettement inférieurs aux téléphones portables et autres gadgets électroniques que les étudiants aiment exhiber, aux superbes baskets avec lesquels ils aiment parader, aux deux voire trois soirées en boîte de nuit auxquelles ils peuvent aller durant l’année.

Trêve de mauvaise foi donc et revenons à la question essentielle : les étudiants veulent-ils d’une université performante ? Si oui, cela a un coût et l’Etat ne peut tout supporter. La gratuité est de toutes les façons improductives car synonyme de gaspillage. Là où l’eau et l’électricité sont gratuits, ils coulent à flot. Là où la location du logement est gratuite, personne ne se sent responsable et les infrastructures sont laissées à l’abandon. Dans cette déliquescence générale ceux qui tirent leur manioc du feu sont encore une fois de plus les nantis. Eux qui exfiltrent leurs progénitures pour qu’elles aillent poursuivre leurs études à l’extérieur.

Rappelons simplement ce qu’était l’école publique au début des premières décennies de l’indépendance  pour comprendre ce qui attend nos universités avec la désertion des enfants des élites. Si naguère l‘école privée était réservée aux personnes qui n’y arrivaient pas, force est de constater aujourd’hui un renversement de perspective. Parce que l’école publique commençait à être pléthorique, à être secouée par des grèves récurrentes essentiellement centrées sur des questions matérielles, elle a été petit à petit décriée. Les nantis leur ont tourné le dos, investissant graduellement les écoles et instituts privés où leurs progénitures bénéficient de meilleures conditions d’études. On en est même arrivé à quelque chose de ridicule, avec des élèves du public réclamant que le baccalauréat ne soit pas organisé au profit du seul privé qui n’avait pas fait grève contrairement à eux.

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Tout en assumant être devenu un peu le visage de ces concertations  Souleymane Bachir Diagne  invite à lire le document qui a été concocté et à se poser les questions suivantes :

“est-ce que ce sont des réformes intelligentes ?

Est-ce que ce sont des réformes qui peuvent sortir le système universitaire de l’ornière ?

“ A ses yeux il est important de faire l’effort de le lire parce que fait-il remarquer : “ nous sommes dans un pays où l’on parle de choses qu’on ne lit pas”. Et il  demeure convaincu que ceux qui feront l’effort de lire le document conviendront avec lui  que “c’est un ensemble de bonnes solutions pour notre système universitaire ». Et puis, on n’est pas d’accord, on discute. L’université de Dakar n’est plus ce qu’elle était tant elle dépareille avec cette époque où  l’arme de la critique était privilégiée par rapport à la critique des armes. Les idées s’entrechoquaient, rivalisaient, contrairement à la violence actuelle qui s’installe dans un aveuglement et une confusion désarmants.

La baisse de niveau des étudiants qui est passée par là explique certainement cela, en même temps qu’elle signifie quelque part que le ver est dans le fruit. Les étudiants n’étant en définitive que le reflet de la déliquescence générale qui gangrène  depuis une trentaine d’années la société sénégalaise. Ils lui ressemblent en effet, vu que l‘excellence de plus en plus bousculée a laissé place à la médiocrité et à la lutte des places. Les anciens voient bien comment les choses se sont détériorées et comment le vecteur  délétère du temps continue de prévaloir sous nos cieux au détriment de la performance.

C’est dire que cette université qui a négativement changé ne peut poursuivre sa descente aux enfers sous peine de disparaître. Par certains endroits les campus se sont transformés en lieux de farniente où l’on profite des subventions, s’ils ne sont pas préemptés par les militants de partis politiques qui en font des quartiers généraux ou par certains étudiants qui profitent des franchises pour en faire des lieux de transaction de la drogue. Et on y trouve des boutiques, des dahiraas, etc.

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Il faut donc transformer l’université pour la rendre efficiente. Cela demande certes une concertation avec tous les acteurs concernés même s’il sera difficile de faire l’économie d’une action vigoureuse sans laquelle elle aura beaucoup de mal à renouer avec l’excellence.

A défaut on continuera d’avoir affaire à une université de seconde zone. Le risque majeur serait alors que l’université devienne un réservoir de laissés-pour -compte alors que les institutions de formation  et les universités étrangères  seront le territoire des nantis. Aux premiers l’absence de futur, aux seconds l’avenir.

Il y a assurément quelque chose qui est de l’ordre du pourrissement dans l’école sénégalaise puisque, lorsque les élites d’un pays n’ont pas confiance en leur système d’enseignement, c’est tout simplement le début de la catastrophe.

Aussi, la question qui se pose est-elle de savoir s’il ne faut pas fermer l’université pour engager des concertations vigoureuses avec l’ensemble des segments de la société en ayant le souci d’aboutir à des résultats qui en garantissent la performance. Après 12 mois sans cours, sans bourse d’études, sans vie de campus ; étudiants, parents et enseignants, syndicats, autorités gouvernementales se feront certainement une meilleure idée des réformes à engager et des sacrifices à consentir pour faire fonctionner l’UCAD dans de meilleures conditions.
Alors pourquoi pas, si c’est le prix à payer !

 

VIEUX SAVANE

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