Le Sénégal entre la tragédie et la comédie de l’Histoire


A  l’approche  du verdict que rend ce lundi la Crei dans l’affaire Karim Wade et Cie, le Sénégal vit une tension politique jamais égalée. Au point qu’une peur généralisée a semblé gagner le camp du pouvoir, comme en attestent les arrestations préventives (de Bathie Seras et Aminata Nguirane), les convocations à tout va à la police (du maire de Djeddah Thiaroye Kao, le Dr Cheikh Dieng, ainsi que du «karimiste» Babacar Mbaye Ngaraf), les embastillements (cas de Mamadou Lamine Massaly, de Me El Hadj Amadou Sall et de Serigne Assane Mbacké) et autres interdictions de manifester. Karim Wade est-il devenu, en l’espace de deux ans, un rival politique qui fait peur ?

En tout cas, investi candidat du Pds à la prochaine présidentielle, il faudra désormais compter avec lui parmi les candidats les plus sérieux en lice en 2017. Fini donc la dualité Macky-Khalifa qui cède la place à celle entre Macky et Karim.

Le Pds comptant parmi les plus grands partis du Sénégal, il serait, dès lors, inconcevable qu’il ne puisse pas participer aux prochaines élections présidentielles. Par conséquent, quel que soit le schéma qui se dessinera au rendu du délibéré de la Crei ce lundi 23 mars, qu’il soit libéré ou condamné, Karim est désormais en plein dans le jeu politique, dont il est devenu l’un des acteurs essentiels.

Il vient d’obtenir du Pds la seule clé qui lui manquait pour se forger une légitimité politique incontestable. Et cela, il le doit à son père. Mais il le doit aussi à Macky Sall, ou plutôt à ses maladresses. En l’embastillant depuis deux longues années et en le faisant juger par une juridiction d’exception – qui est par essence politique – incapable de produire la moindre preuve matérielle de son enrichissement illicite, il lui a conféré ce charisme qui lui manquait tant.

Au lendemain de l’investiture de Karim, le président Wade a de quoi se frotter les mains. Il n’a pas eu à imposer son fils au Pds : c’est son parti lui-même qui l’a définitivement adopté comme l’un des siens et l’a investi. Pour y arriver, le pape du Sopi a bien su manœuvrer.

A travers un discours continuellement ressassé, telle une ritournelle, depuis le début de son procès, il est parvenu à imposer aux militants et sympathisants du Pds, mais également à une bonne frange de l’opinion publique, l’image d’un Karim victime d’une injustice flagrante. Il a ainsi montré toute sa ruse politique qui lui a valu le célèbre sobriquet de Ndjomboor.

N’avait-il pas formé Idrissa Seck jusqu’à ce que ce dernier arrive deuxième à la présidentielle de 2007 et n’a-t-il pas créé Macky Sall aujourd’hui président de la République ? Gare à celui qui osera remettre en cause la percée de Karim Wade en politique !

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Avec l’investiture du fils de Wade par le Pds, le pays est parti pour vivre une autre dualité sur sa scène politique. D’ailleurs, des séquences de ce genre, l’histoire politique du Sénégal en a déjà connu quatre majeures. Il s’agit des dualités Senghor-Lamine Guèye, puis Senghor-Mamadou Dia, ensuite Diouf-Wade et enfin Wade-Idy.  Nous voici devant l’acte V de ce feuilleton avec le quatrième président élu du Sénégal dans une grande affiche qui le met au-devant de la scène face à Karim Wade. Il faut remonter le temps pour avoir traces de ce bégaiement de l’histoire.

Acte I : Senghor et Lamine Guèye s’affrontent dans une lutte qui fera basculer le pays dans le chaos, divisant ainsi toutes les familles religieuses, coutumières, politiques et syndicales. Ce fut la première grave crise institutionnelle connue par le Sénégal post-indépendant. Mais ce conflit de classe porté au sommet de l’Etat se soldera par un partage du gâteau, un véritable gentleman agreement, entre les deux ennemis d’hier.

Acte II : Dès le début des indépendances, plus précisément en octobre 1962, une confrontation oppose Senghor à Mamadou Dia. Deux hommes qui ont occupé de hautes fonctions du pays au moment de l’indépendance en étant respectivement président de la République et président du Conseil (équivalent du poste de Premier ministre).

Mais ce compagnonnage n’aura duré que le temps d’une rose car ayant pris fin le 17 décembre 1962. Face à cette dualité au sommet du pouvoir, le président poète préfèrera sévir au lieu de dialoguer. Il enverra son rival au Centre pénitentiaire spécial (Cps) de Kédougou, avec tous ses collaborateurs et amis.

Accusé de coup d’Etat, Dia sera jugé et condamné à perpétuité. Conséquences : le pays accusera un énorme retard économique et politique découlant de cette dualité au sommet de l’Etat. Reprochant à Mamadou Dia  d’avoir pratiqué une «politique de clan», Senghor signa l’arrêt de mort du bicéphalisme pour installer un Exécutif monocéphale. Le pays en garde toujours les stigmates, car l’ayant installé dans une instabilité permanente, même après la disparition de Senghor de la scène politique.

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Avant son abandon du pouvoir, ses nombreuses tentatives pour renverser la tendance, notamment par la création d’une large coalition avec toute l’opposition de l’époque pour avoir un parti unifié, ne parviendront pas à changer la donne.

Acte III : 15 mai 1993. Me Babacar Sèye, président du Conseil constitutionnel ayant remplacé le juge Kéba Mbaye démissionnaire, est assassiné. Devant une telle situation, le président Abdou Diouf, porté au pouvoir sur la base de l’article 35, s’est retrouvé devant un dilemme : devait-il en profiter pour éliminer son principal challenger Abdoulaye Wade, en se servant de la justice comme bras séculier, ou trouver avec son adversaire politique le plus irréductible un terrain d’entente en vue d’apaiser la situation politique et sociale du pays.

Face à ce dilemme cornélien, le président Diouf, imbu de valeurs républicaines et préoccupé par la préservation de la paix sociale et de la concorde nationale, optera pour l’apaisement.

Et devant toutes les situations de cette nature qui se présenteront à lui jusqu’à son départ du pouvoir, il a toujours préféré dialoguer plutôt que de sévir. Ce qui lui a valu d’avoir fini son dernier mandat en toute beauté, en sortant par la grande porte pour mener une belle et riche carrière internationale.

Acte IV : Arrivé au pouvoir en 2000, Wade a vécu un dilemme similaire dès les premières années de son mandat, avec une dualité l’ayant opposé à son fils d’emprunt, Idrissa Seck. Survint alors le dossier de l’Inspection générale d’Etat (Ige) sur les chantiers de Thiès. Malgré tout le tintamarre politico-judiciaire entretenu autour de ce dossier, l’affaire s’estompera, à la suite du fameux protocole de Rebeuss.

Il n’y aura donc pas de procès contre Idy, puisque l’ancien Premier ministre n’a jamais été traduit devant la Commission d’instruction de la Haute Cour de justice, bien qu’elle ait été régulièrement installée à l’effet d’examiner la cause. Parce que, face à ce dossier, Wade a préféré œuvrer dans le sens de l’apaisement plutôt que d’éliminer un rival politique potentiel.

Et c’est dans cette logique qu’il faut inscrire la relaxe accordée par la justice sénégalaise à Bara Tall, à l’issue de son procès pour «surfacturations, faux et usage de faux» dans le cadre des chantiers de Thiès, au terme d’un procès marathon de trois jours.

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Acte V : Trois ans après son accession à la magistrature suprême, Macky Sall se retrouve devant la même situation que Senghor, Diouf et Wade. Tout le pays retient son souffle en attendant le verdict de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) dans l’affaire Karim Wade et ses dix co-prévenus d’enrichissement illicite.

Le président de la République va-t-il suivre les pas de ses prédécesseurs en optant pour l’apaisement ? Ou sera-t-il un va-t’en guerre, comme le fut Senghor dans son épisode avec Mamadou Dia ?

Bien malin qui pourra y répondre avant que la Crei ne se prononce ! Bien qu’il ne soit pas le juge de Karim Wade et Cie qui rendra le verdict ce lundi, la capacité d’influence de l’Exécutif sur le judiciaire  laisse croire qu’il dispose d’une certaine marge de manœuvre pour…

Le président de la République n’ignore pas, à n’en pas douter, que les Sénégalais sont réfractaires à l’injustice et lui ont toujours résisté. Il sait également mieux que quiconque que l’exacerbation des rivalités politiques a largement contribué au retard du Sénégal, devenu indépendant depuis plus d’un demi-siècle, mais qui peine à assurer un décollage économique lui permettant de s’inscrire dans le concert des nations émergentes et de s’imposer dans le cercle restreint des Etats dits Nouveaux pays industrialisés (Npi).

Il est, par conséquent, grand temps que ce pays tire les leçons de son histoire et se réconcilie avec lui-même et avec toutes ses forces vives, à travers  des formules d’introspection. Cela aura le mérite de permettre un diagnostic sans complaisance de toutes les tares qui empêchent à notre pays de se hisser parmi les «Dragons d’Afrique».

Il devient, dès lors, urgent que tous les segments de la société se retrouvent dans un sursaut national pour assurer le développement de notre pays. Pour cela, un seul et unique préalable : l’indépendance du Sénégal vis-à-vis de la France et des puissances occidentales qui continuent de nous dicter leurs lois et de mettre leurs intérêts et ceux de leurs ressortissants au-dessus de l’intérêt national des ex-colonisés.

La situation politique nationale fait appel à plusieurs interrogations. Sommes-nous devant une question philosophique qui part du concept selon lequel l’histoire se répète dans un premier temps sous forme de tragédie et dans un second sous forme de comédie ? A vous d’en juger…

 

Sidy Lamine NIASSE

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