La cacophonie dans le discours politique sénégalais


Pour ou contre la guerre au Yémen? Encore là, la défense des lieux saints, servie pour toucher les fidèles et la contestation de l’envoi des soldats sénégalais obéissent à la même logique de subordination aux seules sensibilités émotives. L’obligation de moyens qu’endossent les gouvernants, la confidentialité qui doit accompagner leurs actes de puissance publique ainsi que leur niveau élevé d’information exigent de l’opinion publique un sens prononcé de la mesure. Hélas! Notre conception populiste de la démocratie banalise les responsabilités institutionnelles en assimilant le droit de regard citoyen à un brusque nivellement  par le bas.

Des idées arrêtées sans effort de discernement fixent les positions affichées sur le panel des échanges politiques dans un espace clos de tergiversations et d’ajournements. Point de place aux mouvements, rien que de l’emportement, l’enflammée opinion s’inscrit dans une logique binaire en amie ou en ennemie du régime sur des questions d’actualité. Les sénégalais s’opposent ou s’approuvent, enchainés à de simples manifestations d’intérêts particuliers sinon à des significations immédiates dictées par des susceptibilités de disciples ou par des ressentiments de dominés.

La réalité, c’est que la vie a changé pour nous tous. Il faut savoir le constater sous peine de sombrer dans le ridicule, en essayant de se refaire à partir de ce qui n’existe plus.
La réalité, c’est que l’électricité nous éclaire, et que si quelqu’un décide de faire sauter les centrales, nous serions tous dans le noir, et que personne, ni même les gardiens autoproclamés du temple, ne pourra réclamer la lumière des ancêtres. Chacun y va de son humeur et de ses connaissances occasionnelles si bien que le débat public sénégalais s’embrouille toujours de futilités et d’excès.

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C’est à se demander si la promesse creuse de prospérité et  la manifestation de solidarité aux frères d’Arabie ne suffisent pas à un programme politique. Le Sénégal porte un passé imprévisible, tantôt réfractaire à toute domination, tantôt inconséquent par acte de foi et de familiarité. L’imprécise aspiration républicaine bute sur la contingence des enchères domestiques. Cela se traduit par une manie récurrente à s’en prendre aux signes d’étourdissement plutôt qu’à l’absence d’un clair idéal partagé.

Ceux qui fustigent les dysfonctionnements immenses attendent leur tour pour se disculper comme par magie. Demain, les rôles seront inversés et ainsi de suite. C’est de convictions et d’engagements, que les dépositaires de la souveraineté nationale parviendront à entreprendre l’impérieux devoir de diagnostic du traumatisme et de dépassement des spéculations érigées en participations citoyennes. Dès lors, seront réunies les conditions d’équilibre et d’élan vers le véritable sursaut national : assumer notre passé sans calibrage ni connivence afin d’envisager l’avenir sans haine.

Ça fait longtemps que nous tournons en rond, forts de l’illusion d’un changement imminent avec, au menu, des espoirs renouvelés depuis toujours. Jusqu’à quand allons-nous subir le placage institutionnel en même temps que la reproduction abstraite des us et coutumes, sournoise légitimation des forces habituelles? En décalage, la classe politique s’isole et manœuvre sans cesse, tiraillée par des initiatives de gouvernance imposées et des opérations de charme à l’endroit de l’électorat beaucoup trop attentiste. Senghor, Diouf, Wade, Sall et l’autre se succéderont avec les promesses renouvelées de voir Dakar comme Paris depuis l’an 2000 jusqu’au cynisme généralisé.

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Thomas Sankara s’est imaginé obligé de pédaler sur une pente raide, au risque de tomber en tous les cas. Les efforts d’émancipation sociale et culturelle d’une part et les contraintes du modèle économique infligé d’autre part, paralysent tout un pays, pétard mouillé de fables, de préceptes et de doctrines en sauvage compétition. Ce n’est d’ailleurs qu’une fuite en avant que de chercher refuge dans les enseignements des illustres personnalités. Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia et tant d’autres ont depuis longtemps atteint leurs limites.

 

Birame Waltako Ndiaye

waltacko@gmail.com

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