La parenté à plaisanterie : un rempart à l’ethnocentrisme


En parcourant les commentaires haineux  d’internautes sur les journaux en ligne, en écoutant certains débats stériles  mettant aux prises certaines personnes ‘’de faibles d’esprits’’ brandissant  des arguments ethnocentriques   pour stigmatiser ou sous-estimer des citoyens issus d’ethnies différentes; je ne peux  m’empêcher de m’inquiéter  que le Sénégal est entrain d’emprunter  les chantiers tordus et effrayants de l’intolérance, de la xénophobie et de l’ethnocentrisme. Ce dernier  désigne une attitude  consistant  à se prendre pour le centre du monde en consacrant  en particulier son propre groupe  d’appartenance  ethnique  comme le centre de l’univers et à partir de là à évaluer et à juger tous    les autres groupes en fonction du sien.

Elle   est donc  une valorisation du sentiment d’appartenance basée sur la croyance que ses propres valeurs sont supérieures à celles des autres ; ainsi un groupe ou une communauté qui estime que seules ces coutumes et ses traditions sont valables tend   à se traduire par des attitudes négatives à l’égard des groupes extérieures et la conviction que ces groupes sont inférieurs au nôtre. L’ethnocentrisme intervient donc comme un principe d’organisation et de fonctionnement des relations sociales fondées sur la discrimination.

Claude Lévi-Strauss précise que cette attitude de rejet est ancrée au plus profond de nous et réapparaît chaque fois que nous sommes placés dans des  situations dérangeantes  de perte de repères. Dans  l’Antiquité grecque, par exemple, tout ce qui n’est pas grec était jugé de ‘’barbare’’ ou de « sauvage ». Dans l’entendement des grecs d’antan  le terme  « barbare » ou ‘’sauvage’’ évoquait le chant inarticulé des oiseaux (caquetage  et croassement).  En latin, le radical « silva » dans  « sauvage » – de la forêt- renvoie clairement à un genre de vie animal, contraire aux valeurs de la civilisation.

L’ethnocentrisme apparait de ce point de vue comme   un préjugé qui consiste à rejeter  hors de la culture, dans la nature, tout ce qui est étranger à une culture privilégiée. Or, cette  attitude de mépris de l’autre pour la simple raison qu’on ne partage pas la même langue, la même vision du monde où la même culture n’est  point  le propre de l’Occident .L’ethnocentrisme s’enracine  dans  la méconnaissance de la culture de l’autre et un refus de s’ouvrir à la différence, mais surtout un refus de s’ouvrir à la différence par peur de perdre  ses valeurs érigées en dogmes indépassables .En réalité, Montaigne avait sans doute raison de dire ’’Chacun appelle barbare ce qui n’est pas  usage’’.

En Afrique on a assisté, et on assiste toujours d’ailleurs a des conflits ethniques dont  le l’origine est plus politique que traditionnelle. À ce propos ce sera toujours  un douloureux souvenir  de rappeler le drame ou le génocide épouvantable  qui s’est déroulé au Rwanda en 1994   au cours du duquel  deux ethnies qui vivaient dans une paix relative des siècles durant  s’étaient mises à s’entretuer à cause de  manipulations politiciennes et de dérives médiatiques de la sinistre radio ‘’Des milles collines’’.

Le Sénégal  était relativement épargné par des tensions ethniques du fait d’un certains nombres de mécanismes  de régulation des rapports sociaux à l’image du cousinage à plaisanterie. Toutefois, il semble  que de nos jours cette soupape  de régulation des tensions entre ethnies que constitue la parenté à plaisanterie est de plus en plus entrain de voler en éclat  surtout si on considère les propos malveillants et méprisants que  des personnes  aux intentions perverses adressent aux membres d’autres ethnies. Le pire, c’est que certains  hommes politiques, incapables de proposer un programme politique républicain, fiable et crédible ; se servent de discours ethnocentriques pour essayer  d’engranger des voix  chez des membres de leur propre ethnie   .

Ce jeu dangereux et politicien  mérite d’être dénoncé par les citoyens  soucieux de la stabilité sociale et de la pérennité de la  ‘’Res-publica’’ (la chose publique) avant que cela n’aboutisse à exacerber les tensions  sociales. Pourtant la parenté à la plaisanterie constitue un rempart contre l’intolérance, la xénophobie et l’ethnocentrisme.

La parenté à plaisanterie , « joking relationship » en anglais se décline en plusieurs terminologies selon les pays. Elle prend le nom de « sinankunya » au Mali , de « rakiré »chez les Mossi du Burkina faso, de « Toukpê » en Côte d’Ivoire, de « Kalungoraxu » chez les Soninkés, de « dendiraagal » chez les Halpulaaren, de « kalir »ou « massir »chez les Séréres , de «Kal » chez les Wolofs, est une pratique sociale en vigueur principalement en Afrique occidentale qui commande, et le plus souvent même dicte, aux membres d’une même famille (tels que des cousins éloignés), ou des membres de certaines ethnies entre elles, à se tourner en dérision ou se à se faire des railleries, et quelques fois à se proférer des insultes amicales et bien codifiées, et cela sans dommage social ; ces affrontements verbaux étant en réalité des moyens de décrispation sociale et apparaissent comme une soupape pour désamorcer d’éventuelles tensions sociales. Au Sénégal, les plus célèbres des parentés à plaisanterie sont celles qui lient les Peuls et les Sérères, d’une part, les Diolas et les Sérères, d’autre part.

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Au-delà des groupes ethniques, l’alliance à plaisanterie ou le cousinage à plaisanterie existe au sein de clans familiaux. C’est le cas des familles Diarra et Traoré, ou Ndiaye et Diop, Sow et Barry. Aussi, un membre de la famille Ndiaye peut-il, au cours de joutes oratoires, aisément et sans crainte traiter un membre de la famille Diop de gourmand, de poltron voire de voleur, et cela sans que personne ne soit offusqué. Ce qui est d’autant plus intéressant, c’est qu’on n’a nul besoin de se connaître, d’être familier pour engager d « amusantes hostilités » ; l’essentiel est juste de savoir qu’on a son cousin à plaisanterie en face de soi. Ce jeu social fait de quolibets, de blagues taquines, d’impolitesse rituelle donne lieu à des scènes très pittoresques, où les gens rivalisent d’ingéniosité pour trouver des sarcasmes originaux et comiques. Cependant, en dépit du caractère houleux des moqueries entre cousin à plaisanterie, il semble y avoir une limite tacite à ne pas franchir pour ne pas vexer son alter ego.

L’anthropologue et sociologue français Marcel Mauss (1872-1950), lors d’une conférence tenue en 1926 à l’École pratique des hautes études, nous permet de saisir davantage la notion de « cousinage à plaisanterie » .Selon lui, c’est comme des relations d’évitement et de respect (« les parentés à respect ») dues à certaines catégories précises de parents, sorte de défoulement du poids de l’étiquette : « Ces institutions ont une fonction fort claire. […] elles expriment un état sentimental psychologiquement défini : le besoin de détente, un laisser-aller qui repose d’une tenue par trop compassée. ».Le cousinage à plaisanterie apparait de ce point de vue comme un mécanisme de régulation sociale fondée sur un jeu de railleries codifiées et dont les protagonistes comprennent sa dimension de socialisation ou de pacification des rapports sociaux.

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C’est ce qui permet à Radcliffe-Brown (1881-1955) anthropologue britannique de montrer que « La relation à plaisanterie est une forme de relations d’amitié, qui est « une combinaison singulière de bienveillance et d’antagonisme », « une relation d’amitié dans laquelle existe un antagonisme apparent, contrôlé par des règles conventionnelles ». Le cousinage à plaisanterie est de ce fait un ciment qui lie les membres d’ethnies différentes ou d’une même ethnie et dont le but est d’harmoniser leur vivre ensemble

Le cousinage à plaisanterie a souvent un fondement mythique et s’alimente de légendes, c’est ce qui fait sa sacralité. De ce point de vue, faire du tort à son cousin à plaisanterie relève d’un sacrilège. Saliou Sambou, l’ancien directeur des Affaires générales et de l’Administration territoriale au ministère de l’Intérieur au Sénégal et par ailleurs l’un des initiateurs de l’association qui magnifie le cousinage à plaisanterie entre Diolas et Séréres du nom  Aguéne et Diambone , nous expose une telle idée dans son œuvre « Aguéne et Diambone » ou l’auteur montre que ces deux ancêtres mythiques sont deux sœurs représentant toute la symbolique des liens sacrés de cousinage entre Diolas et Sérère. Il écrit à ce propos « Les soeurs jumelles Aguène et Diambone étaient la fierté de leurs parents, et par leur beauté et leur bonne éducation, celle de tout leur village du sud du Sénégal. Amies avec le patriarche Kagoundia, elles parviennent à apprivoiser la vieille sorcière Djibambou Kani. Du moins le croient-elles, car la vieille femme va en fait utiliser les jeunes filles pour se venger du village : elle leur conseille de pêcher un jour interdit, et les jumelles disparaissent en mer. Le village organise leurs funérailles symboliques, mais Aguène et de Diambone survivent, et après bien des péripéties, donnent naissance aux peuples sérères et diolas. Leurs sœurs cadettes, Maan et Débbo, parties à la recherche de Aguène et Diambone, seront à l’origine des peuples lébou et halpular. C’est ainsi que Diolas et Sérères, Lébous et Halpulars, sont cousins et, suivant la volonté de Kagoundia, tenus à un devoir de bonne humeur et d’entraide ».

C’est pourquoi, l’un des cousins à plaisanterie qui viole en premier ce pacte sacré risque de s’exposer à des représailles de nature mystiques ou métaphysiques. En outre, dans la plupart des pays de l’Afrique occidentale, les Peuls sont souvent en cousinage à plaisanterie avec les autres groupes ethniques sédentarisés. Cela peut se comprendre aisément du fait que les Peuls, étant éleveurs nomades sont souvent à couteau tirer avec les ethnies autochtones, le plus souvent agriculteurs lesquels les accusent de laisser trainer leur bétails dans leurs champs. Ainsi, pour détendre l’atmosphère sociale et surtout pour éviter le conflit que le système de cousinage à plaisanterie a été sans doute institué.

C’est dans ce sens qu’Alain Joseph Sissao , un sociologue burkinabé écrit : « La stabilité sociale est jusqu’ici une réalité unanimement constatée et reconnue au Burkina Faso comparativement à d’autres points de l’Afrique où les guerres ethniques emportent des milliers de vies humaines. On l’impute moins à l’action politique qu’à la force d’institutions traditionnelles comme l’alliance et la parenté à plaisanterie  » . Autant dire que le cousinage à plaisanterie, bien avant les mécanismes modernes de prévention des conflits, constituaient un formidable instrument de régulation et de stabilité sociale en Afrique et même ailleurs dans certaines sociétés traditionnelles.

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Saliou Sambou, soutient qu’ : « il faut préserver ce legs ». D’autant plus que cette tradition ancestrale, en vigueur en Afrique et certainement dans d’autres cieux, joue un rôle essentiel dans la prévention et la résolution de différends entre communautés voisines qui sont condamnées à cohabiter. Ainsi peut-il affirmer fermement que « La parenté à plaisanterie est une pratique traditionnelle au service de la paix ».

Pour le Professeur Kalidou Sy de l’UCAD, le « dendiraagal » ou cousinage à plaisanterie est une tradition fondamentale qu’il convient de revisiter et d’actualiser, car « C’est une façon de poser un regard neuf sur des choses importantes qui ont tendance à être oubliée et qui peuvent servir aujourd’hui », dit-il. Poursuivant son analyse il ajoute « on est dans une situation risquée où on assiste à des guerres, des conflits et il est beau que l’on réactualise de tels phénomènes, pour qu’on puisse alimenter la réflexion sur les termes de référence, de solutions à proposer dans ce domaine-là, d’où l’importance de réfléchir sur la question ».

On peut donc retenir que même si l’Afrique est riche en ressources naturelles, le véritable trésor de notre continent réside dans certains aspects de sa culture, de sa tradition, tel cousinage à plaisanterie fondé sur le vivre ensemble, la concorde, la paix et la fraternité entre les peuples.La plupart des conflits est le résultat de l’instrumentalisation de la masses par des politiques avides de pouvoir , ou le fait de puissances étrangères qui cherchent à semer la discorde entre des peuples qui vivaient naguère en parfaite intelligence  afin de pouvoir les exploiter. Il est donc plus qu’impérieux  de mettre fin à l’escalade verbale aux relents ethnocentriques dont les enjeux ne sont rien d’autres que politiciens en renouant avec les mécanismes de régulation sociales tel que le cousinage à plaisanterie. En vérité aucune société ne peut prospérer  dans le mépris d’une partie de ses concitoyens.

Dés lors, il y a lieu de nous enrichir de nos différences par  une cohabitation pacifique, ’’un métissage culturel’’ cher au poète et président Senghor,  par une tolérance réciproque. C’est à cela que nous invitait l’éminent  chantre de la non-violence Gandhi quand il déclarait : « La règle d’or   la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous  de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité sous des angles différents’’.

Ciré AW

Ciré AW

Ciré AW

Professeur de philosophie
Diplômé en environnement(ISE- UCAD) et en gestion de projet (ISM)
Étudiant en science de l’éducation à l’Udem(Université de Montréal)
Ciré AW

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