La construction d’un Sénégal émergent passe par la promotion d’un habitat humain durable


Avant d’indiquer en quoi l’habitat humain est une entrée gagnante pour la promotion d’un Sénégal conquérant et émergent, il est important de clarifier et de dégager les divers changements que les trois quarts de siècle (75 ans) d’expérience du développement ont apportés au pays dans la gestion et le développement urbain. A première vue, il est possible de noter un double changement. Le changement dans la façon de traiter les espaces urbains et un autre changement lié à un renouvellement des textes règlementaires et juridiques. D’abord, les textes ont, en effet, voulu s’attaquer à la complexité de la ville et ont constamment installé l’institution municipale dans un régime extrêmement mouvant.

Ainsi, on est passé, avant la Deuxième guerre mondiale, d’un double et même triple régime municipal, notamment le plein exercice pour certaines communes telles Dakar, Rufisque, Saint-Louis et Gorée, le moyen exercice pour certaines villes primaires régionales et le régime mixte pour le reste des petites communes ; ensuite, au régime de plein exercice généralisé de 1960. Ce changement portait les prémisses d’une volonté affichée des pouvoirs publics nouvellement souverains à la gestion partagée des affaires publiques locales.

Puis, réapparait, dans le régime de plein exercice, un statut spécifiquement dédié aux villes primaires capitales régionales, à savoir le statut spécial où l’administrateur de la commune est le gouverneur, ensuite un administrateur nommé par le pouvoir central. S’agissait-il d’une volonté de reprise en main de ces villes primaires dont les enjeux politiques étaient manifestement objet de convoitise ? Par la suite, le retour à la généralisation du régime de plein exercice de 1990 entraînant de nouvelles créations de communes dont la plupart ne se justifiait pas. Le deuxième changement, et c’est apparemment le plus déterminant dans les mutations profondes qu’ont connu nos villes, il s’agit du passage d’un urbanisme de composition urbaine et de plan-masse des années 50 et 60, période faste de la croissance économique. Avec cette méthode, l’urbaniste, l’architecte ou l’ingénieur étaient seuls maîtres à bord. Car ils étaient à la fois concepteurs et donneurs de solutions miracles pour la ville.

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Cette approche répondait, sans nul doute, au souci de mieux encadrer, organiser et rationaliser l’occupation du sol et de l’espace urbain. Aujourd’hui, les résultats les plus remarquables ont été la création de deux organismes promoteurs immobiliers parapublics, à savoir la Société immobilière du Cap-Vert (Sicap en 1951) et l’Office des habitations à loyers modérés (Ohlm en 1958) devenu Sn Hlm. Il faut noter que ces deux promoteurs ont contribué à la rationalisation soutenue des tissus urbains de toutes les communes chefs lieu de circonscriptions administratives du Sénégal et la promotion, dans une large mesure, de l’habitat humain et de la politique de l’habitat du plus grand nombre.

Les caractéristiques de cette politique demeurent notamment les cités planifiées de la Sicap et de l’Ohlm et celles de la défunte Hamo. Ces cités restent les mieux organisées, les plus salubres et les mieux équipées de nos villes. Dans cette dynamique, on pourrait citer les principaux indicateurs d’état suivants : les cités liberté I, II, III, etc., avec le stade Demba Diop et les multiples jardins boisés, et surtout le boulevard du général de Gaulle avec son monument, devenu malheureusement aujourd’hui un dépotoir d’activités et d’individus de tous ordres. L’insuffisance manifeste de cette approche ne correspondant plus aux nouvelles exigences de gestion partagée des affaires locales, le désistement des pouvoirs publics et partenaires au financement des politiques d’habitat des années 70 et 80 ont conduit au passage à un urbanisme de planification stratégique, de projet et, par la suite, de gestion. Dans cette nouvelle optique, le technicien n’est plus le seul concepteur, mais bien plus, le conducteur des réflexions collectives.

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Mais, avec le vent de la décentralisation de la fin des années 80 et début 90, les pratiques de l’urbanisme de gestion se sont très vite transformées en une sorte d’urbanisme de « digestion ». Cette dynamique, marquée par l’élargissement à d’autres acteurs urbains, a favorisé l’apparition de nouveaux promoteurs immobiliers.

Alors, l’entrée de tels agents dans le champ si complexe qu’est celui de la ville a constitué une véritable gangrène pour le développement urbain et la construction de l’habitat humain dans notre pays. En effet, on ne peut pas entrer dans un jeu alors qu’on n’en maîtrise pas les règles, ni fait leur apprentissage. Autrement dit, on ne doit pas bricoler avec la ville surtout qu’elle constitue l’habitat humain. Car comment peut-on confier la promotion de l’habitat du plus grand nombre à des agents externes au métier de construction de l’habitat ? En quoi ceux que je nommerais, volontiers, marchands de briques et de champs auxquels on pourrait ajouter les délinquants ou trafiquants fonciers peuvent-ils apporter de vrais remèdes au problème plus que préoccupant du logement décent pour tous ?

Non, on ne peut pas remettre la « ressource terre » qui, jadis était un bien à exploiter par la communauté, à des aventuriers dont la finalité demeure la transformation de celle-ci en bien marchand, ce, au détriment de la collectivité généreuse. L’une des conséquences les plus manifestes de cette situation reste la prolifération de tels indices dans nos villes, surtout à Dakar. Il s’agit notamment de la zone des Almadies, Ouest Foire, Liberté 6 extension, etc. Ces quartiers sont pourtant en quête du label « Quartier chic ».

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Une bonne politique de l’habitat du plus grand nombre passe inéluctablement par ce qu’on pourrait appeler le « mieux d’Etat ». C’est-à-dire l’Etat s’approprie le processus de réalisation et de la conduite d’une telle politique à travers les outils et instruments qu’il a librement mis en place. Il s’agit particulièrement de la Sicap et la Sn Hlm. Ces deux organismes, grâce à leur expertise avérée, me semble être les plus aptes à faire de la ressource terre plutôt un facteur pour la construction de l’habitat humain. C’est pourquoi ils doivent retrouver leur mission originale et bénéficier du soutien que les pouvoirs publics leur apportaient durant les années 60-70 à travers notamment la mise à disposition des assiettes foncières et la participation à la viabilisation par des allocations financières conséquentes. Dans ce dispositif, la Banque de l’habitat du Sénégal (Bhs) devrait retourner à ses origines en demeurant la banque de promotion de l’habitat social et du plus grand nombre. Elle doit donc cesser d’être une simple institution de financement mais, bien plus, celle de promotion de la politique « une famille un toit ». Elle est tenue de quitter la famille des banques commerciales pour se positionner comme une institution de soutien des Sénégalais moyens en quête d’un toit décent et à coût locatif compétitif.

 

Alexis CAMPAL
Géographe-Urbaniste

 

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