La réception du divin au Sénégal n’est compatible avec aucune idée de progrès humain


Cette prépondérance du religieux en toute circonstance, qui régente et façonne la vie de nombre de nos compatriotes, fait peur parce qu’elle est la source de propagation de problème, l’un des moteurs du mal social, culturel, et de ses corollaires économiques et politiques. Un nid dans lequel se repaissent et trouvent confort usurpateurs malveillants et voleurs. Cette constatation n’appelle aucune nuance, encore moins les compromissions lâches auxquelles le mauvais religieux invite.

On ne peut imputer aucune responsabilité à la religion en tant que système de croyances. En revanche, ce que les hommes en font et ce qu’elle fait des Hommes est hautement préoccupant. Au Sénégal, la religion se dissout dans une vie sociale où le seul maître est Dieu. Un maître souvent trahi, parfois réduit à son aspect tyrannique et mythique. Ce maître devient dans l’échelle nationale, à travers une transmutation assez singulière, le pouvoir des intermédiaires et des référents.
Il faut peut-être encenser l’islam dans ce qu’il offre comme élan spirituel à l’homme, mais il est plus urgent d’en peindre les produits. Ils sont peu ragoûtants et dégoutants à la fois. Le summum de l’horreur.

Une nouvelle lecture du Coran dans le monde musulman est des chantiers essentiels et urgents. Tout débat a été étouffée d’emblée, la menace violente agitée et la transe de la désapprobation exécutée. C’est ainsi que l’ouvrage du Pr Sankharé fut jeté aux orties et oublié. Pas seulement par des fanatiques, mais aussi par des consciences libres de musulmans dits modérés. Voilà la perception de l’islam sénégalais qui se drape dans l’apparence d’un pacifisme ambigu.

La réception du divin au Sénégal à l’heure où l’on parle n’est compatible avec aucune idée de progrès humain. Le cas des talibés est riche en données multiples et variées, en prise directe, en vue panoramique d’une forme de société prise au piège de ses propres cachoteries et de sa misère interne qui tente de s’échapper dans des justifications fallacieuses et des retraites des fois pas du tout justifiées.

Il y a toujours une certaine forme d’attente au blasphème. Cette curiosité non occultant des yeux dépend de la manipulation des masses populaires et de la température des poulpes. On l’appelle tabou. Le tabou, cette chape que l’on pose pour étouffer la vérité et asphyxier le pays en toute impunité. Tabou, nom de la menace, nom du Dieu que l’on ne doit pas offenser. Tabou, nom du délit d’offense au chef de l’Etat. Elle vous glace cette cohérence et partout où que vous puissiez être.
La société admet tout, au nom de la religion. Qu’on puisse asservir les pauvres et autres sans grades. La société et cette religion qu’elle a fini par engendrer à force d’ignorance admettent cette «esclavagisation» intellectuelle des mômes, tant que le mobile islamique tient son rôle, tant qu’il y a une parcelle de religion fausse à laquelle on peut se référer. Et pourtant, au moment de situer les responsabilités et d’interpeller les coupables, de questionner les origines historiques de ce drame des pseudos-religieux, personne n’accusera personne, ni la pratique religieuse ni ses thuriféraires, responsables de ce meurtre féroce socialement admis.

Le rapport inédit sur les facteurs de radicalisation des jeunes Sénégalais publié par l’institut de recherche timbuktu montre que malgré que les jeunes soient «méfiants» face à la radicalisation, ils sont toujours proches des confréries, souvent même du fanatisme religieux.
Avec ce fanatisme religieux rampant et debout à la fois, je pense qu’il ne faut pas traiter l’islam en tant que croyance religieuse, mais des groupes de musulmans engagés qui, en Afrique, Asie, Amériques ou Europe, en ont fait leur programme politique.

Le nouvel ordre mondial voulu par les Usa avec la guerre du Golfe et remodelé par l’effondrement du bloc soviétique, a eu des répercussions sur les croyants. Les bombardements contre l’Irak, la Bosnie, Tchétchénie… ont contribué à cristalliser une identité musulmane radicale. Des questions de fond se posent : la Oumma (la communauté de croyants) doit-elle remplacer la patrie, la nation actuelle ou la démocratie actuelle ? Sous quel nom se cacherait une telle modélisation ou appellation ? La laïcité ? Le caractère indivisible des Républiques ?

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Les Etats «islamiques» peuvent-ils servir de modèles ou sont-ils déjà dépassés ? Cela montre l’hétérogénéité des réponses et prouve le non-monolithisme de l’islam engagé sur les quatre continents.

Certaines organisations politiques étudiées sont clandestines, d’autres ont pignon sur rue et recrutent tant dans l’élément masculin que féminin. Leur essor s’explique-t-il par leur projet culturel ou par leur programme social qui répond à l’aspiration des populations au changement ?

Ainsi donc, d’interrogations en doutes et de doutes en constats personnels, en accusations, en introspection et procès intimes, je me suis laissé convaincre que les chemins de l’Afrique qui se décideraient d’être croyants et ceux du reste du monde risquent de ne plus se croiser. Enfin, comment ne pas alors se poser le problème ailleurs, presque sur une autre planète ?
C’est en cela que je crois : aider à comprendre sans détour et montrer sans restriction pourquoi notre chemin peut ainsi ne plus être le même que partout. Un regard honnête, fait de dénonciations ; une peinture franche de la réalité de tous nos travers et une parfaite reconnaissance de notre Peuple de valeurs et de croyances pourrait nous y aider.

Je propose une réconciliation totale, une rédemption générale, les énergies de la Oumma éparpillées et perdues doivent être rassemblées autour de la bonté islamique qui est le substitut de la violence de la classe et de la guerre civile qui nous menace.

Les énergies des jeunes de l’Afrique émergent et qui sont orientées ailleurs sur des futilités doivent être reconcentrées. Mais leur pouvoir de changer les choses par leur enthousiasme permanent, les capacités des intellectuels et des hommes de sagesse et d’expérience se perdent dans les discussions doctrinales et sectaires malheureusement où l’on convoquerait de grands érudits et docteurs de l’islam «ancien» et «moderne» pour les réconcilier. Le débat n’est pas là, il est plus urgent ailleurs.
C’est autour de la religion que les efforts de l’humanisme doivent être décuplés. L’Histoire nous avait donné raison qu’on ne peut protéger un patrimoine déjà acquis, il peut de surcroît tomber à l’eau comme un château de cartes. En Tunisie par exemple, le gouvernement supervisa la création en 1970 de l’Association pour la sauvegarde du Coran, afin de faire émerger une force capable de s’opposer à l’influence marxiste au sein de la jeunesse, dans les lycées et à l’Université.

A ce 21ème siècle, il faut comprendre que la force des convictions pour l’islam ne doit pas avoir comme argumentaire la force et la défense. Il faut comprendre par-là qu’il faut se laisser aller, se laisser pénétrer, attirer l’autre et l’entraîner librement dans l’idéologie (ce que les autres ont maîtrisé le plus).

L’abdication lâche et honteuse des maris, le cosmopolitisme, l’alcoolisme, l’une des principales causes de divorce, le snobisme, qui consiste à toujours suivre l’Occident dans ses turpitudes et ses acrobaties à l’air libre et à adopter le semi-nudisme ne sont guère des choses à encourager.
Et il se trouve que dans l’intention désespérée de donner un sens à leur vie, beaucoup d’entre nous se tournent vers la religion, parce qu’une lutte au nom de la foi paraît toujours la preuve évidente d’une certaine grandeur. Et ils se disent «Nous travaillons pour Dieu et Son Prophète». Ils se transforment vite à leurs heures perdues en dévots, se reconvertissent en évangélistes et finalement en fanatiques.

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Cela peut vite se comprendre puisque le vide laissé par les intellectuels à l’Université d’al-Azhar au Caire en 1961 après l’étatisation de cette dernière est à l’origine de tout ce fanatisme religieux, car il a été comblé par des penseurs médiocres et une littérature de pacotille.
Cependant, il ne faut pas non plus idéaliser les grandes heures de débat sur la religion. Il faut tout simplement repenser l’humanisme, l’Humain et sa nature spirituelle pour ainsi atteindre et percer le vrai sens de son œuvre existentielle. J’ai comme l’impression que la religion est taillée sur mesure pour le Peuple sénégalais.

Pourquoi nous, Sénégalais, croyons-nous que notre pays est, seul au monde, béni «des dieux», qu’il échappe à tous les désastres et catastrophes, aux violences populaires, au motif que des êtres d’exception, voire des «saints», sont nés sur son territoire ?
S’il en était ainsi, le Hedjaz n’aurait pas connu les attentats de La Mecque, la Palestine, terre sainte des trois religions révélées, n’aurait pas été en guerre depuis soixante ans, et nous-mêmes n’aurions pas subi l’accident le plus meurtrier de l’histoire maritime.

Aucun pays, je dis bien, aucun pays n’est en vérité immunisé contre la violence, et ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire pendant des années, récemment au Mali, pourrait bien survenir au Sénégal parce qu’en matière de paix et de sécurité, rien n’est garanti sans la tolérance et la justice. La morne France de mars 1968 n’avait pas vu venir les troubles de mai, la paisible et paradisiaque Tunisie n’a pas échappé à la Révolution de Jasmin, et en 1989, on a vu de quelles violences était capable le Sénégalais ordinaire. On nous pompe l’air avec les prières et bénédictions de nos guides religieux. Qui n’a jamais péché n’a qu’à lancer la première pierre !

Au Sénégal, nous avons un rapport féroce et gênant avec les préceptes religieux et le dogme. Les enseignements légués par nos aïeux sont très clairs : adorez Dieu et suivez ses recommandations ! Alors, ne soyons pas surpris par de telles menaces après avoir taillé sur pièce une religion qui nous est commune ! Sommes-nous sur la bonne voie pour nous permettre d’avoir le privilège de proclamer que le Sénégal est et sera une «terre sainte» ? Nous sommes totalement en déphasage avec toutes ces recommandations de Serigne Touba, de El Hadji Malick et de beaucoup d’autres érudits.
Pourquoi avons-nous autant de mépris pour le silence et le recueillement et accompagnons-nous toutes nos activités de bruits et de clameurs, les plus gaies comme les plus tristes, les profanes comme les religieuses ?

Quel droit peuvent opposer le voisin, le malade, le vieillard, le nourrisson, soucieux de quiétude, aux décibels qui se déversent de tous les lieux pour célébrer les mariages, les baptêmes, les décès, les innovations religieuses, avec souvent le même ton et la même outrance ? Quel besoin d’ailleurs a-t-on d’appeler les fidèles, par haut-parleur, à 4h 30 du matin, quand la prière n’a lieu qu’à 5h 40, d’user du même instrument pour psalmodier des cantiques surérogatoires devant dix personnes, quand celles qui sont hors de la mosquée ne peuvent ni vous suivre ni en profiter ? Dieu n’écoute-t-il donc pas les cœurs et n’entend-il que les cris ?

Pourquoi la religion est de plus en plus ce qui divise les Sénégalais et non ce qui les unit, même quand ils professent la même foi ? Ce qui m’impressionne le plus au Sénégal, c’est qu’on a la conception paradisiaque de toute chose. C’est comme si le Paradis de Dieu a été conçu pour le Sénégalais en personne. Il se taille comme nos diversités culturelles et linguistiques. Le Sénégalais, après toutes erreurs commises sur terre : ses malversations, ses détournements et extorsions de fonds, ses actes de truanderie, ses corruptions sur le Peuple, ses magouilles au sein de l’Administration, se voit déjà voyager en «First class like a gentleman» pour les destinations du Paradis.

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Rats que nous sommes !

Les musulmans sénégalais ont de plus en plus tendance à mettre les confréries au-dessus des écoles juridiques, les initiatives de leurs guides au-dessus des enseignements du Prophète Psl et de la parole de Dieu. Celui qui conteste cette vision des choses est désormais menacé de mort, et en l’espace de quelques mois, on a assisté au saccage de plusieurs mosquées par d’autres musulmans, des journalistes, enseignants, chercheurs, chroniqueurs ou hommes politiques n’ont échappé au vandalisme et au lynchage que grâce à la vigilance de certains de certains chefs religieux avisés. Après la menace qui pèse sur la laïcité, ces querelles de clocher seraient-elles l’amorce d’une véritable guerre religieuse ? Ce serait un désastre, car les guerres intestines ont toujours été fatales.

Le véritable islam…

Nous devons tout de suite cesser, ici et maintenant, de poser à la religion des questions qui ne la concernent pas.
Je dirai qu’on devrait se réjouir d’avoir une telle religion, même si cela représenterait une idée incarnée par, en tout cas, une forte minorité. Deuxième religion en France assujettie à plusieurs débats : fanatiques, attaques, dénaturations etc. Et pourtant, la réalité en est ailleurs. L’islam radical tel qu’on le présage en France, devenant omniprésent, générant parfois des peurs alimentées par certains, n’existe pas. Ce sont des hommes n’ayant pas peut-être, sous nos tropiques, compris le vrai sens d’une telle religion qui portent leurs silhouettes de pyromanes.

Pour un décryptage plus net, faudrait-il différencier ceux pratiquants et ceux se déclarant beaucoup plus voyants, croyants de ce fait ? Il est temps que cette France comprenne que des insurgés déclament et clament au nom d’une religion qu’ils ignorent de fond en comble. D’ailleurs, la charia qu’ils disent appliquer et qui est le corps de loi islamique n’existe pas dans le Coran.
Ceux qui jugent à partir de la charia ne disent pas en réalité qu’ils appliquent tel ou tel chapitre du Coran. Ou ceux aussi qui disent qu’il me faut un Etat islamique, adhèrent à ce mouvement radical d’ostensible ne vous diront jamais sur quel fondement cet Etat repose. Et d’ailleurs, c’est quoi un Etat islamique dans le Coran ? Il n’y en a pas. Pas d’Etat islamique dans le Coran. Pourquoi cette insurrection, cette manie de s’adresser à une religion en la cartographiant uniquement sur la base de violences, de meurtre et de tentatives terroristes ? La règle finit par devenir l’exception et l’exception la règle. La majorité raisonne au nom d’une religion qui n’a pour essence que d’attaquer.

Les actes barbares aussi perpétrés en France et ailleurs ne représentent rien aux yeux de l’islam. Une croyance ne se force pas et par conséquent, vous ne pouvez pas contraindre une société à être autre que ce qu’elle est. Si vous dites que «j’ai le véritable islam», cela m’intéresse de savoir ce qu’est le véritable islam, j’ai envie de ce fait de découvrir, d’exploiter et d’explorer les vagues d’une telle religion. En revanche, si vous dites que «j’ai le véritable islam et d’ailleurs voici ses principes de bases : des têtes coupées, des jambes coupées et des langues complétement extirpées de leur logement». Je me dis que si cette religion se présente avec une telle carte d’identité, il y a de quoi avoir peur. Islam France, islam Tunisie, partout où qu’on soit, cette religion sera toujours égale à elle-même, la paix, As Salam.

 

Abdou Khadre MBACKE
Ecrivain sénégalais
abdoukhadre2011@gmail.com

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