De la pertinence de l’enseignement des langues étrangères au Sénégal : le cas de l’allemand


«Chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde» George Steiner1

Dans un monde globalisé et de plus en plus multiculturel et multilingue, les compétences linguistiques et les connaissances interculturelles sont des éléments essentiels que doit posséder tout citoyen du monde. En effet, l’acquisition des compétences communicative et interculturelle s’inscrit dans une finalité pratique et doit constituer une part essentielle de l’éducation et de la socialisation de l’individu. De ce fait, l’apprentissage d’une langue étrangère, par sa spécificité, se doit d’être un lieu de rencontre à la fois intraculturel et interculturel. Par ailleurs, l’interculturel, tout en permettant l’affirmation de l’identité, la comparaison des représentations et valeurs, fournit l’occasion d’affiner ses propres grilles d’analyse, d’éviter les stéréotypes et de relativiser ses jugements en fonction des situations vécues.

Les développements qui suivent s’inscrivent dans la suite logique de notre contribution en date du 29 octobre 2016 parue sous le titre «L’allemand, la langue de Senghor, en voie de disparition au Sénégal». Il s’agit pour nous de mettre l’accent ici sur des aspects globaux, transversaux aux langues à grande diffusion, en particulier l’allemand, dont l’importance dans la formation de l’élite de demain semble aujourd’hui niée.

Affirmer l’importance des langues étrangères

L’enseignement d’une langue étrangère vise la transmission de la compétence interculturelle qui ne se focalise pas seulement sur la compréhension de la culture cible, de sa langue et de ses locuteurs, mais aussi sur le développement d’aptitudes, stratégies et compétences mobilisables dans la relation, le contact avec d’autres cultures et sociétés ; ces aptitudes ont pour noms l’empathie, la tolérance, le respect et la reconnaissance de la diversité, l’altérité… Dans ce processus, les expériences, intérêts et émotions des apprenants jouent un rôle primordial. En effet, le milieu social de l’apprenant est interprété à travers celui de l’autre et cela permet nécessairement de relativiser les visions ethnocentriques et de déconstruire les préjugés, stéréotypes et clichés.

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Apprendre une langue étrangère permet de mieux connaître et comprendre sa propre langue, sa propre culture, comme l’affirme du reste le poète et penseur allemand Johann Wolfgang Goethe dans ses Maximes et réflexions : «Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne connaît rien de sa propre langue.» D’ailleurs, des études scientifiques ont démontré que les enfants exposés en bas âge à une langue étrangère ont, par la suite, plus d’aisance et de meilleurs résultats dans l’acquisition de leur propre langue. D’une manière générale, les études ont montré qu’apprendre une langue étrangère rend non seulement meilleur dans sa propre langue, mais développe aussi des capacités cognitives également bénéfiques à l’acquisition des autres disciplines.

En Europe par exemple, l’apprentissage des langues connaît un regain d’intérêt et se trouve renforcé à travers le programme «Stratégie Europe 2020» en cours d’élaboration. A l’ouverture culturelle s’ajoute désormais, fortement, l’employabilité qui se révèle être un levier majeur pour la croissance et l’emploi. De ce fait, les chefs d’entreprise recrutent de plus en plus des collaborateurs qui maîtrisent au moins deux langues étrangères.

De la pertinence de l’enseignement de l’allemand au Sénégal

Il serait utile d’emblée de rappeler que l’introduction de l’allemand comme langue étrangère au Sénégal au début du 20e siècle est étroitement liée à la conquête coloniale. En créant en 1920 le lycée Faidherbe de Saint-Louis, premier établissement d’enseignement secondaire du Sénégal, les colons français, dans leur désir d’implanter leur système éducatif dans leurs colonies ouest-africaines, ont senti la nécessité d’introduire l’allemand comme seconde langue vivante (Lv2), c’est-à-dire comme langue tertiaire. Au-delà des opportunités offertes par la coopération bilatérale entre le Sénégal et les pays germanophones (République fédérale d’Allemagne, Autriche et Suisse), beaucoup de facteurs plaident pour l’enseignement de l’allemand au Sénégal :

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– L’allemand, langue-clé en Europe et langue des affaires : l’allemand est, avec plus de 100 millions de locuteurs, la langue maternelle la plus parlée en Europe. En outre, l’allemand est la première langue de communication avec les pays de l’Est et la Turquie. Pour voyager, étudier et faire des affaires en Europe, l’allemand est un grand atout de communication. Etant un partenaire privilégié du Sénégal, l’Allemagne est la troisième puissance économique du monde et deuxième pays exportateur derrière les Etats-Unis. Elle est la première puissance d’Europe et le premier partenaire de la plupart des pays européens dont la France. De ce fait, réussir dans le domaine des affaires avec l’Allemagne implique de savoir négocier dans la langue du partenaire économique. D’après le ministre de la Culture, la République fédérale d’Allemagne investit chaque année 740 millions d’euros (484 milliards de F Cfa) dans les secteurs clés de développement au Sénégal : l’éducation, la santé, l’énergie, l’accès à l’eau potable, la sécurité, la lutte contre la pauvreté…

– L’allemand, langue du tourisme, de l’industrie hôtelière et passeport pour une carrière professionnelle : les touristes germanophones, dont la générosité est légendaire, voyagent beaucoup au Sénégal et apprécieront d’être accueillis par un personnel (hôtellerie, tour-operators, guides etc.) parlant l’allemand. L’Allemagne a une économie très puissante et le plus vaste marché de l’emploi en Europe. Outre la fonction enseignante, les diplômés en allemand, notamment ceux de la filière Langues étrangères appliquées (Lea), peuvent exercer les fonctions de traducteur, d’interprète, de négociateurs multilingues et de médiateurs linguistiques et culturels et intégrer les entreprises. La maîtrise de l’allemand peut être un atout majeur d’insertion professionnelle dans une multitude de secteurs tels que l’industrie mécanique, chimique et biologique, automobile, aéronautique, électronique, nouvelles technologies et technologie de pointe, le commerce, la logistique et les transports, le tourisme et l’hôtellerie.

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– L’allemand, langue des études, des échanges et des sciences : En Allemagne, il y a 380 universités et écoles supérieures publiques ou reconnues par l’Etat. Environ 500 mille étudiants et 150 mille chercheurs étrangers y étudient et font leurs recherches. Dans ce cadre, le Daad (Office allemand des échanges universitaires) informe sur les études et recherches en Allemagne et les possibilités de financement. L’Allemagne offre chaque année des bourses aux étudiants et chercheurs scientifiques sénégalais. Au Sénégal, près de 15 mille élèves des collèges et lycées apprennent l’allemand (les élèves des établissements privés ne font pas partie du dernier recensement de 2014). Chaque année, beaucoup d’entre eux ont la possibilité de participer à un voyage culturel et linguistique en Allemagne. Dans le domaine de la science, l’allemand occupe la seconde position des publications scientifiques mondiales. Pour les études, l’information et la recherche scientifique, l’allemand est par conséquent une langue clé. Jusqu’aujourd’hui, on compte plus d’une centaine de Prix Nobel allemands dans tous les domaines, notamment celui de la science.

– L’allemand, langue de culture et d’ouverture sur le monde : L’allemand est l’expression d’une grande culture. Nombreux sont les écrivains, inventeurs, philosophes et musiciens d’origine allemande. Apprendre et parler la langue de Goethe, de Freud, de Bach, de Einstein et de Mozart, c’est avoir accès au cœur même de la culture universelle. Une culture plurielle, débarrassée de toutes les scories, de toutes les formes d’oppression et de domination qui ternirent jadis l’histoire de la civilisation universelle.

 

Ibrahima DIOP
Docteur en littérature allemande et comparée
Professeur au lycée Médina Fall de Thiès

1 George Steiner: Entretien pour Télérama n°3230, 12 décembre 2011, à propos de Poésie de la pensée, Gallimard, coll. « Essais », 2011, (titre original : The Poetry of Thought)

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