Insécurité au Sénégal : à qui la faute?


Depuis quelques semaines, notamment depuis le meurtre du taximan dans une station d’essence à Yoff et surtout l’assassinat de la Vice-présidente du Conseil Économique, Social et Environnemental, Madame Fatoumata Mactar Ndiaye, en passant par la dizaine d’autres cas, à Dakar et dans l’intérieur du pays, le débat sur l’insécurité au Sénégal est au devant de l’actualité, notamment pour ou contre la peine de mort contre les éventuels auteurs de meurtres.

Ici, nous tenons à apporter notre modeste contribution en vue d’éclairer ce débat, qui nous semble dans une certaine confusion. En effet, très souvent on confond police et sécurité, et très souvent on met en avant le sentiment d’insécurité pour expliquer l’état réel de l’insécurité dans nos quartiers, villes et villages. De même, on met en avant le déficit de forces de sécurité (puisque les autorités s’en sont emparées pour défendre leurs politiques et pour se barricader contre d’éventuels agresseurs). Et que ce déficit de policiers est la principale cause de l’insécurité chez nous. Par conséquent, en mettant plus de forces de police (police et gendarmerie) on parviendra très certainement à juguler le phénomène de l’insécurité. Enfin, pour d’aucuns, c’est l’application de la peine de mort contre les meurtriers qui règlera le problème inéluctablement, par la dissuasion auprès d’éventuels promoteurs de cette violence.

La police est une technique assurée par des spécialistes formés à la tâche appelés policiers ou agents de police. Quant à la sécurité, c’est une combinaison d’actions (activités) mises en application par divers acteurs, chacun dans son secteur bien déterminé, et qui concourt à réduire d’un état d’insécurité, donc vers un état de sécurité (qui est une absence de danger, quelle que soit sa forme). Ainsi, si l’on part de cette définition, les agents de police ou les policiers (gendarmes et policiers) ne sont pas les seuls acteurs de la sécurité. Car, outres ces derniers, il y a aussi tous les autres acteurs non policiers (dont la population elle-même) qui concourent à l’établissement (et ou au maintien) de cet état d’absence de danger. Ainsi, il ne serait pas pertinent de restreindre cette notion de sécurité aux seuls acteurs policiers et d’ignorer une très grande majorité d’acteurs qui jouent aussi un rôle indispensable dans le maintien de cet état d’absence de danger.

Or, chez nous lorsque l’on pense ou parle d’une situation d’insécurité (donc de présence d’un danger) ou alors de sécurité (donc d’absence de danger), on se tourne inévitablement vers les forces de défense et de sécurité, à savoir policiers et gendarmes. Ces derniers, rappelons-le, jouent certes, un important rôle dans le maintien de la paix social, qui est l’une de leurs principales missions, mais ne sont pas les seuls acteurs de la sécurité. Donc, il est temps, que chaque Sénégalais sache qu’il est en première ligne pour que cet état d’absence de danger soit une réalité pour chacun (e) et pour tous/toutes. D’autant plus que, même si le ratio des effectifs de nos forces de défenses et de sécurité est loin de la norme internationale (1 policier pour 500 habitants en temps trouble et 1 policier pour 1000 habitant en temps de paix), aucun Gouvernement ne pourra mettre un policier (policier/gendarme) derrière chaque Sénégalais. Aussi, et surtout, en regardant de près tous les derniers meurtres, on se rend compte que dans plus de 99% des cas, le meurtrier est dans le cercle des intimes. Alors, comment la Police peut-elle régenter les rapports sociaux dans l’intimité de chaque famille sénégalaise? Pour terminer sur ce point, il est certes, nécessaire d’améliorer l’effectif et l’efficacité de nos forces de défense et de sécurité, en particulier dans leurs usages (l’emploi que l’on en a fait), notamment dans un contexte où, l’urbanisation tend à prendre le dessus dans la dynamique de la répartition géographique de notre population avec tout son corolaire (demande de logement, d’emploi…) et la structure de notre population (les jeunes dominent, alors que les perspectives d’avenir pour eux sont souvent sombres…). A cela, il est devenu nécessaire de revoir les rapports souvent heurtées et teintées de méfiance réciproque entre la population et les forces de police, pour que chaque partie comprenne le rôle combien indispensable de l’autre dans le maintien d’un état sans danger (sécurité), au lieu de se regarder en chien e faïence.

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Le deuxième point de mon intervention porte sur le sentiment d’insécurité qui se développe au sein de la population après toute cette violence « inhabituelle » pour expliquer les situations d’insécurité. Mais est-ce que cela correspond à l’état réel de l’insécurité dans nos quartiers, villes et villages? Il est tout à fait justifié que la multiplication des meurtres et des agressions violentes ces derniers mois au Sénégal fasse un déclic chez chaque Sénégalais (se) avec leurs impacts traumatisants. Car on n’était pas habitué à entendre, sur une aussi courte période, autant de violence, surtout entre Sénégalais (hormis la période trouble de la Casamance). Ainsi, il est normal que cela choque plus d’un (e). Cependant, est-ce vraiment une réalité cette insécurité telle que décrite et relatée dans les journaux, radios-Tv, « Grand-Place » et autres salons du pays? Sans mettre en cause l’évolution et les nouvelles tendances de la criminalité chez nous, les statistiques policières présentent un autre visage du phénomène. Ce sentiment d’insécurité n’est-il pas à relier aux formes urbaines que nous avons au Sénégal; des villes non planifiées ou dont la planification a été reléguée au second plan pour d’autres considérations. Ce qui fait que leur la gestion pose d’énormes défis aux gestionnaires : ruelles impraticables, mal ou non éclairées, circulation difficile, dépotoirs sauvages un peu partout, manque de maîtrise sur les dynamiques internes de la ville, non-participation des résident dans la définition des enjeux…Autant de défis, que les gestionnaires tardent encore à en saisir la portée, à mon sens. Ainsi, à l’image de toutes les grandes villes du monde, les situations réelles d’insécurité sont souvent renforcées par un sentiment d’insécurité bâti sur les images ou la réalité des faits, que seul un diagnostic sécuritaire permettra de déterminer l’ampleur du phénomène pour mieux le combattre. Les grandes villes qui ont réussi à diminuer ce sentiment et ces situations d’insécurité réelle ont d’abord agi sur la forme urbaine, avec des aménagements dits sécuritaires (l’urbanisme sécuritaire).

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Enfin, le troisième point de mon intervention porte sur l’application ou non de la peine de mort contre les meurtriers. Pour certains, son application réglerait de manière définitive par la dissuasion que cet acte provoquerait auprès d’éventuels prétendant à cette forme de violence. Sans entrer dans le débat religieux de la légitimité ou non d’une telle action dans un pays qui se dit musulman à 95% et sans entrer dans les comparaissions entre pays aux réalités très souvent éloignées, cette solution ne serait-elle comme pelleter la neige devant? Car, selon nous, elle ne constitue pas une solution qui s’attaque aux véritables causes de la montée de la violence chez notre population, en particulier sa jeunesse? En effet, sur la dizaine de meurtres recensés depuis octobre, les auteurs sont entre la vingtaine et la trentaine et, selon les statistiques policières, l’âge moyen des délinquants au Sénégal est compris entre 15 et 35 ans. Nous doutons aussi de capacité de dissuasion d’une telle peine chez notre jeunesse, dont une composante, qui malgré les dangers connus (des milliers de morts chaque année depuis une dizaine d’années, contre une infime minorité qui arrive sur les côtes européennes avec toutes les incertitudes sur leur avenir), continue de s’accumuler sur les côtes libyennes et marocaines pour une traversée parieuse de la Méditerranéenne. Autrement dit, nous doutons que la peine de mort puisse dissuader les auteurs de ces crimes odieux. Car il faut avoir peur de la mort pour ne pas s’y aventurer face aux mobiles qui qu’i t’y pousse. Là aussi, les statistiques judiciaires nous montre un fort taux de récidives chez les délinquants : certains sortent de pison aujourd’hui préfèrent y retourner, car ce qu’ils ont en prison comme conditions de vie, ils n’en ont pas dehors (nourris, blanchis…). Donc, ils commettent d’autres délits pour retourner en prison le lendemain. Comme ces jeunes qui continuent de braver la mer (pour des raisons objectives ou subjectives) pour un éventuel salut, ils n’ont pas été dissuadés pourtant par les différentes politiques initiées d’aller à aventure. En effet, de jeunes Sénégalais continuent de mourir en Méditerranée. S’est-on vraiment attaqué aux véritables raisons qui incitent ces jeunes à partir au péril de leur vie? De même, au-delà de tous les discours, il y a des mobiles qui sont au soubassement de cette montée de la violence chez les jeunes qu’il va falloir saisir pour mieux lutter contre le phénomène et que la peine capitale ne permettra certainement pas de régler comme une potion magique.

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La structure et la dynamique de notre société appellent à une véritable introspection et à avoir une vision d’avenir, une vision à long terme, pour des questions aussi importantes que celles-ci trouvent une solution durable dans l’équilibre et la bonne marche de notre communauté nationale vers l’émergence. En effet, les visions courtermistes ne donneront que des solutions éphémères et la réalité nous rattrapera un jour ou l’autre. Notre société devient de plus en plus urbaine; ça c’est un fait. Notre population est très jeune et pour longtemps encore elle restera jeune; ça c’est un constat. Ces deux dimensions posent d’énormes défis dont il va falloir saisir la portée et les enjeux pour mieux y investir pour un avenir de paix, de tranquillité et de sécurité pour tous (absence de danger).

 

Dr Djibril Diop

 

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