Et si on faisait les comptes?


Les autorités sénégalaises sont, semble t-il,  enchantées par les résultats de la visite d’Etat de Monsieur Le Président de la République en France. Plusieurs accords signés, des contrats paraphés. Des mains serrées. Des discours déclamés. Tout serait donc parfait. Félicitations aux équipes qui ont travaillé, de jour comme de nuit, pour dérouler le scénario. Nous n’allons pas faire la fine bouche! Si tous les contrats signés se traduisent par des effets induits palpables, pour le Senegal et sa jeunesse, en termes d’emplois notamment, nous nous en réjouirons. Mais d’ici là et, par delà l’euphorie et l’ivresse du succès, décrit comme unique en son genre, examinons attentivement certains points, discutables pour le moins, de notre « amitié » avec la France. Pas celle qui lie les nations, Les hommes et les femmes qui les composent. Pas les amitiés scellées sur les bancs universitaires ni les amours qui s’en sont suivis pour donner naissance à de beaux métis franco-sénégalais… je parle ici de la soit-disant « amitié » évoquée dans les discours convenus d’élites historiquement « ennemies »! Eh oui! Que l’on nous dise, par une lecture linéaire de l’Histoire, depuis quand la France qui gouverne est-elle devenue l’amie du Senegal qu’elle réduisit à l’esclavage, colonisa, et dont elle embarqua les enfants dans plusieurs guerres qui ne les concernaient guère? Parlons, au demeurant de ces derniers, ou plutôt de ceux qui en restent et à qui l’on vient d’accorder la nationalité… française ! Ultime outrage à la mémoire de nos résistants et de tous les tirailleurs dont aucun droit n’a été considéré depuis des lustres: pensions cristallisées, démarches vexatoires auprès de tous les chefs d’Etat de la cinquième république pour avoir droit aux mêmes égards que leurs frères d’armes français… En vain! Outrage aux morts du camp de Thiaroye lâchement assassinés pour avoir réclamé leurs salaires!   Mais au fait, quelles sont les modalités d’octroi de cette nationalité, pourtant déjà conquise de haute lutte sur les champs de bataille pour défendre la France? Les descendants des Anciens combattants, morts sur les champs de batailles et enterrés en France, seraient-ils concernés? Par dessus tout, y’aura t-il une régularisation, et un rappel des sommes dues, en équivalence  aux sommes perçues par les Anciens combattants français ? Enfin et comme un haut le cœur, en quoi le Senegal peut-il être fier de voir ses vieillards acquérir la nationalité…française? 

Que de questions à soulever et à résoudre avant d’afficher des sourires de satisfaction  » banania »!

Dans le même ordre d’idées, je me demande si le cas des milliers de      » sans-papiers » sénégalais vivant en France a été mis sur la table. Il eut été diplomatiquement judicieux de mettre sur la balance de la signature de contrats juteux la résolution des cas sociaux de nos migrants. Ou serait-il outrecuidant de parler à nos « amis » de nos misères? 

Sur un autre registre, les médias ont donné la parole à un ouvrier sénégalais travaillant chez Alstom, constructeur du futur TER. Heure de gloire mérité pour ce compatriote ! Mais cela m’a fait penser que nous pourrions inclure dans le contrat avec Alstom une clause de formation de plusieurs ingénieurs sénégalais sortis de l’école polytechnique de Thies qui pourraient participer, sinon assister, à la construction du TER pour en assurer l’entretien et la maintenance après la livraison. Peut-être que nos négociateurs y ont pensé après tout…

Tout ceci pour dire qu’un  » succès diplomatique » ne se réduit pas à l’organisation d’une visite d’Etat fut-ce à Paname! Quels sont les résultats tangibles et structurants qui sont attendus à court, moyen et long terme de ce déplacement, fort onéreux du reste? Les compte-rendus des envoyés spéciaux de la presse, pour la plupart occupés à envoyer des selfies depuis les Champs-Elysées sur les réseaux sociaux, n’ont pas encore permis d’en savoir plus. Pis,  certains organes de presse semblaient en voyage organisé de propagande plus qu’investis d’une mission de relayer, auprès de l’opinion, les enjeux de cette visite « historique ». Sic. Aucune allusion à la qualité des prestations de nos négociateurs ni des points d’achoppement qui ne sauraient manquer lorsque deux partenaires défendent des intérêts différents. À moins que nos intérêts ne se soient dilués dans ceux de la France!

Tous tournés vers la forme et les glorioles éphémères qui s’y rattachent, j’espère que nous n’aurons pas oublié l’essentiel: la résolution des questions de fond qui est la marque des grandes diplomaties. 

Cela dit, un Peuple doit avoir de la mémoire. Or, il semble que nous oublions le prix payé depuis trois cent cinquante ans à la France qui gouverne. Au moment où la droite, voire l’extrême-droite, s’apprêtent à revenir aux commandes, avec un discours sans équivoque sur ce que cette France-là pense de nous et de nos élites, il serait temps de sortir de notre torpeur et de devenir un peu plus pragmatiques. 

Et si on faisait les comptes? Pour commencer !

Amadou Tidiane WONE

woneamadoutidiane@gmail.com

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Homme politique.
Ancien ministre de la culture.
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