Comment j’ai sauvé un enfant du SIDA


C’était en 1988, il y a environ 30 ans. J’étais le chef du laboratoire et de la banque de sang de l’hôpital régional El Hadji Amadou Sakhir Mbaye de Louga. Le service fonctionnait normalement, je sillonnais toute la région pour des collectes de sang : Guéoul, Kébemer, Dahra, Linguère et même Saint-Louis, au camp militaire de Bango. En dehors de ces collectes, on recevait des donneurs bénévoles et des accompagnants de malades à l’hôpital.

Le personnel de l’hôpital, en dehors des administratifs et des paramédicaux, était composé de quelques médecins sénégalais et beaucoup de médecins italiens car c’était le temps de la coopération médicale italo-sénégalaise. On travaillait et jouait ensemble, surtout au football, on parlait français, ouolof et même italien avec nos hôtes, l’atmosphère était cordiale et des amitiés se tissaient entre nous.

Il y avait souvent des dysfonctionnements au niveau de la banque de sang, les mêmes problèmes dans toutes les banques de sang dont la satisfaction des services pour la transfusion, l’offre étant toujours inférieure à la demande. En effet, en dehors des collectes où on faisait tous les tests surtout le HIV et le HBS avec la méthode «Elisa» qui prend à la fois un grand nombre d’échantillons, certains donneurs pouvaient se faire les tests individuels dits «rapides» pour la détection du Sida dans les cas d’urgence.

C’est ainsi qu’un jour, la pédiatre de l’hôpital, une coopérante italienne, est venue à la banque de sang me dire : «Faye, Ho bisogno di sangue per un bambino che è appena arrivato in caso di emergenza, molto anémien, il B+ gruppo sanguino (Faye, j’ai besoin de sang pour un enfant qui vient d’arriver en urgence, anémié, du groupe sanguin B+, en italien).»

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Je fais un tour dans la banque de sang et pas une seule goutte de sang du groupe B+ dans la réserve. Je reviens avec cette mauvaise nouvelle. C’est alors qu’elle m’annonce qu’elle a en fait trouvé un donneur et que je n’avais qu’à venir prélever son sang dans son bureau pour une transfusion ; c’était la pratique dans les banques de sang et même actuellement, si je ne me trompe, pour pallier ces genres de situation d’urgence.
Je réponds : «Dottore, conoscere la regola, ho le prove di Quick-HIV e ogni donatore, devo almeno test HIV, prima della trasfusione per prevenire la contaminazione (Docteur, vous connaissez la règle, j’ai les tests Rapides-HIV et pour tout donneur, je dois faire au moins le test HIV avant toute transfusion pour éviter une contamination).»
Elle insiste : «Che ! Ascoltando Faye, non vale la pena, questo è una amica italiana, che lavora nella regione (Quoi ! Écoute Faye, ce n’est pas la peine, il s’agit d’une amie Italienne, qui travaille dans la région).» Je campe sur ma position : «Dottore, italiano o senegalesi, ricchi o poveri, i testi sono per tutti (Docteur, Italien ou Sénégalais, riche ou pauvre, les tests sont pour tout le monde).»

Certes, administrativement, je dépends de l’hôpital mais sur le plan technique, je dépends aussi du Centre national de transfusion sanguine de Dakar où j’ai reçu des instructions fermes du patron des banques de sang du Sénégal. Je ne dois donc délivrer pour transfusion aucune goutte de sang non testée HIV, sous peine de sanctions administratives et de poursuites judiciaires éventuelles, tous les chefs de banques de sang du pays sont avertis.

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C’est ainsi que la pédiatre se fâche et me dit : «Faye ascolto, si può fare ciò che si vuole, ma in fretta per favore, ho altre cose da fare in questo momento («Écoute Faye, tu peux faire ce que tu veux, mais vite s’il te plait, j’ai d’autres choses à faire en ce moment).»
Je la suis dans son bureau, je prélève l’Italienne, je fais le test et celui-ci se révèle positif, (à «++++», comme on dit dans notre jargon au laboratoire). J’appelle la pédiatre, lui montre le résultat, elle a failli tomber par terre. Je refais le test devant elle, elle n’en revient pas, elle met la main sur la bouche et court vers son bureau. Quelques minutes après, elle revient avec presque toute la coopération italienne de l’hôpital, 6 médecins au total. On s’enferme à clé dans mon bureau puis le chef de la Mission me dit : «Monsieur Adama Faye, merci, excusez-nous, c’est très grave, vous avez bien travaillé, nous vous demandons une seule chose : c’est de ne le dire à personne, ici à l’hôpital comme en ville.»
Sentant que la peur et la honte avaient gagné mes invités, je réponds : «Vous pouvez compter sur moi, docteurs, vous avez ma parole, mais moi aussi, en retour, je vous demande une seule chose : c’est juste de ne jamais transfuser cet enfant avec du sang d’un donneur non testé HIV.» Il assure: «Oui bien sûr, bien sûr.», et on se quitte sur ce «marché conclu».

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Je ne connaissais pas l’enfant, je ne l’ai jamais vu, mais je l’ai certes sauvé surtout que ça pouvait être du HIV1 qui est le plus dangereux des 2 virus du SIDA.
Trois jours après, je rencontre la pédiatre dans les couloirs de l’hôpital, on s’isole et je lui demande discrètement : «Dottore, è sentito da tua amica del’altro giorno (Docteur, avez-vous des nouvelles de votre amie de l’autre jour) ?» Elle réponds : «Ha preso il primo aereo per Roma per andare fare la conferma del test HIV (Elle a pris le premier avion pour Rome pour aller faire la confirmation du Test HIV).»
Elle n’était plus revenue de son voyage, en tout cas pas à Louga.

J’ai gardé le secret comme promis jusqu’à la fin de la coopération et je pense que j’ai commencé à en parler 10 ou 15 années après.

 

M. Adama Faye

ingénieur biologiste,
Administrateur hospitalier, DAF Hôpital A. Le Dantec
Tel : 77 430 14 85 / 70 638 19 36
E-mail : adatouba2@gmail.com

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