Notre démocratie vacille dangereusement. — Par Fatoumata Nguer


La justice doit être aveugle, nous dit-on. Elle doit être indépendante, impartiale et rendre des décisions objectives sans craindre de représailles. Qu’en est-il de la nôtre ? L’article 90 de la Constitution énonce que les magistrats sont nommés par le président de la République après avis du Conseil Supérieur de la Magistrature. Qui dirige alors ce Conseil chargé de gérer la carrière des magistrats ? Difficile à croire, mais c’est bien le chef de l’État qui en est le président. Le vice-président n’est personne d’autre que le ministre de la Justice. C’est ce même ministre qui nomme les juges d’instruction et qui est également l’autorité de tutelle des magistrats du parquet. N’est-ce pas là une arme redoutable entre les mains de l’exécutif ? Cette subordination hiérarchique nous pousse tout naturellement à douter de l’existence d’une séparation des pouvoirs. Apparemment, cette remise en question de l’indépendance du pouvoir judiciaire n’est pas du goût de tout le monde. Et pourtant, nous ne critiquons pas pour le simple plaisir de critiquer. C’est juste que nous n’arrivons plus à comprendre la justice de notre pays. Nous nous posons beaucoup de questions, mais les réponses ne sont pas si simples. Rousseau disait que « la justice est une gigantesque toile d’araignée qui attrape la petite mouche et laisse passer guêpes et frelons ». Comment se peut-il que des individus qui ont détourné l’argent public soient aujourd’hui libres et occupent même des postes de responsabilité dans ce pays ? Comment se fait-il que des citoyens, bruyamment condamnés par la justice pour enrichissement illicite, soient à l’heure actuelle libres de leurs mouvements sans pour autant que nous sachions exactement s’ils sont des coupables, chanceux d’avoir été graciés par l’exécutif, ou s’ils ont juste été accusés à tort et déclarés coupables par le pouvoir judiciaire ? Comment se fait-il que de redoutables adversaires politiques ne soient inquiétés par la justice qu’à l’approche des élections ? Coïncidence ? Hmmm… Le malaise est encore plus profond lorsqu’un magistrat a le courage de démissionner du Conseil Supérieur de la Magistrature et de dénoncer publiquement le fonctionnement de la justice.
Les menaces du procureur de la République ne nous empêcheront pas d’exprimer nos inquiétudes quant à l’indépendance de notre système judiciaire. Nous demandons juste que la constitution soit respectée. L’article 88 ne dispose-t-il pas que « le pouvoir judiciaire est indépendant du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif » ? Le second alinéa de l’article 90 ne stipule-t-il pas que « les juges ne sont soumis qu’à l’autorité de la loi dans l’exercice de leurs fonctions » ? Alors, que la loi fondamentale du pays soit enfin appliquée. La séparation des pouvoirs est un principe fondamental de la démocratie. C’est le pouvoir judiciaire qui doit protéger le peuple contre les abus du pouvoir politique. Par conséquent, un pays ne peut se vanter d’être un modèle de démocratie si son pouvoir judiciaire est au service du pouvoir politique. Notre démocratie est donc en danger et notre liberté d’expression est également menacée. Que nous réservent les deux prochaines années qui nous séparent des élections présidentielles ? Rien que d’y penser, j’en tremble déjà. Nous devons dès lors méditer sur ces propos de Montesquieu : « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ».
Fatoumata Nguer

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