Bceao : Retour à une hibernation salutaire


A la veille des élections législatives au Sénégal, nous bouclons avec cet article, une série de contributions sur la gestion monétaire dans notre espace économique. Ces contributions étaient dirigées vers une certaine cible en mesure d’absorber la matière afin de la conscientiser et justifier l’importance que nous accordons à cette question monétaire. Elle est à la fois technique et politique et sa non-maitrise est l’une des principales causes de notre sous-développement. Il est temps que les élus se saisissent de cette question, le président de la République lui-même nous ayant dit qu’il ne maitrisait pas le sujet et attendait des propositions.
La Bceao, au sortir de sa réunion de politique monétaire du 7 juin, est revenue à son statu quo habituel sur ce qu’elle considère être ses principaux instruments de politique monétaire. Il s’agit de ses taux d’intérêt et du taux de réserves obligatoires des ban­ques. Comme nous l’avons expliqué dans nos deux dernières contributions sur le sujet, aucun de ces deux instruments n’a d’incidence déterminante sur les conditions du marché financier. Pour le taux d’intérêt, c’est parce que le système bancaire dans son ensemble ainsi que pour les banques les plus importantes, ne dépend pas de la banque centrale pour la liquidité qu’il prête. Pour le taux de réserves obligatoires, c’est parce que les banques (dans leur ensemble) détiennent des dépôts à la banque centrale bien au-dessus du minimum exigé rendant inutiles les projections de liquidité que fait la Bceao pour décider de ses injections. Ces excédents de liquidité pour la plupart des banques sont aujourd’hui la contrepartie de fonds investis dans des titres d’Etats que la Bceao a refinancés pour les banques à ses guichets. La Bceao n’avait pas touché à ces instruments durant des années avant d’opérer des changements ces deux derniers trimestres, mais en pratique pour des raisons autres que de politique monétaire régionale. Nous l’avons expliqué dans nos deux précédentes contributions.
Par ailleurs, la politique monétaire de la Bceao n’a pas d’emprise véritable sur le taux d’inflation en zone Uemoa qui dépend de la production agricole et des prix des produits importés. Un statu quo permanent sur les instruments de politique monétaire de la Bceao n’aurait donc pas d’incidence majeure sur l’inflation et la situation financière de l’Uemoa malgré la rhétorique des communiqués de politique monétaire. La question est plutôt de savoir si nous nous satisfaisons de cette réalité afin d’éviter un activisme qui peut nous être nuisible comme ça a été le cas récemment avec nos pertes de réserves de change décriées par le Fmi du fait de la politique de la Bceao vis-à-vis des Etats.
En effet, pour corriger ses erreurs, la Bceao a pris des mesures qui ne sont pas mises en exergue dans les communiqués du comité de politique monétaire mais qui ont un impact sur le marché financier. Elle a décidé d’instituer un plafond de refinancement par banque égal à 2 fois leurs fonds propres à ses guichets.  Après avoir permis pendant plusieurs années aux banques de refinancer chez elle des titres d’Etats achetés avec leurs excédents de liquidités, elle vient de fermer ce robinet qui nous a fait perdre beaucoup de réserves de change. Ef­fective­ment, dans le contexte d’un Franc Cfa trop fort et arrimé à l’euro, la planche à billet quelle que soit sa forme ne peut que se traduire en des fuites de devises. La Bceao a mené cette politique, d’une part pour sa propre politique commerciale, nous l’avons expliqué, et d’ autre part pour accommoder le financement de déficits budgétaires excessifs de certains Etats de l’Uemoa. Nos Etats vont devoir à présent se faire concurrence sur un marché financier devenu plus étroit, à des taux plus élevés, évincer le secteur privé, ou émettre des titres en devises sur le marché international avec les vulnérabilités de change qui en découlent.  A défaut, il faudra comme d’habitude ajuster les déficits budgétaires avec les effets d’austérité que cela implique.
L’instrument principal de politique monétaire de la Bceao est donc devenu son volume de refinancement à la place de ses taux d’intérêt afin d’arrêter l’hémorragie de réserves de change qu’elle a créée.  Tous les experts en la matière savent qu’une banque centrale ne peut contrôler à la fois ses prix (taux d’intérêt) et ses quantités (le refinancement). Soit elle donne toute la liquidité que les banques veulent au taux qu’elle choisit, ou elle fixe un volume de refinancement et observe le taux du marché qui en découle. La Bceao a choisi la deuxième option à juste titre pour corriger ses erreurs mais semble vouloir nous expliquer dans ses communiqués qu’elle contrôle également les taux d’intérêt du marché, ce qui ne peut être le cas. Il faut cependant noter que même le volume de refinancement de la Bceao n’est pas contraignant pour les banques qui au besoin peuvent obtenir de la liquidité de l’extérieur de l’union, notamment les banques françaises, pour financer leurs activités.
Ce changement fondamental de politique n’est pas mentionné dans le communiqué du comité de politique monétaire mais ramène la Bceao à une neutralité salutaire :  ne toucher qu’exceptionnellement à ses taux de réserves obligatoires ainsi que ses taux d’intérêt à moins que la banque centrale européenne ne touche les siens, et ne pas verser dans l’activisme de financement des déficits budgétaires des Etats pour éviter de nous faire perdre nos réserves de change à nouveau. L’alternative à cette con­damnation à l’inaction est de réformer le régime du Franc Cfa pour que la Bceao puisse mener une politique monétaire active et efficace. A défaut, le statu quo est préférable et c’est de ce point de vue que nous avons titré cet article : retour à une hibernation salutaire.
Nous souhaitons de tous nos vœux que les élus de l’Uemoa donnent à la Bceao une autonomie d’objectif sur notre régime de change pour accompagner son autonomie sur ses instruments.  En effet, son autonomie sur les instruments lui sont actuellement inutiles du point de vue de la politique monétaire et leur utilisation peut même créer des distorsions non intentionnelles.  Nous voulons que la Bceao puisse décider du régime de change et du taux de change en zone Uemoa et qu’elle puisse sortir ses réserves de change du trésor français pour devenir une vraie banque centrale de l’Uemoa. Les populations le méritent ainsi que le staff de la Bceao.

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Dr. Abdourahmane SARR
Président Cefdel / Mrld

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