La violence ne peut pas être l’horizon politique du Sénégal


Aujourd’hui, nous n’avons nulle envie de prendre l’instant de la réflexion avant de revêtir la toge du procureur. Seul nous importe le désir de libérer la parole au risque de perdre notre réserve naturelle.
Les amis nous pardonneront le ton utilisé. Il ne relève pas du modèle d’urbanité. Mais qu’ils comprennent que nous n’avons pas l’intention d’épargner de notre intransigeance ceux qui, dans ce pays, sèment la violence physique, verbale, comportementale ou décisionnelle.
Nous ferons couler des litres d’encre et de salive pour dénoncer ce phénomène.
Nous savons par avance que les grandes passions ne nous animent que quand nous avons la volonté de la colère et le souci de la clarté.
Sur la question de la violence, nous préférons un vrai débat qui fait des vagues à la tranquillité de la bonne conscience.
Après tout, quand l’essentiel est en jeu, il faut faire des choix bien tranchés et réaffirmer ses principes. A ce moment-là, sans pourtant chercher à s’arroger la vérité, le sens du Sénégal et encore moins l’idéal patriotique, on devient audible.
Si nous prenons trop à notre aise, nous n’avons pas pour autant à nous en excuser, car il n’y a pas de vertu sans combat.
Devons-nous d’ailleurs juger en amateur ? Sûrement pas.
On se fait fort de dire que nous n’entendons pas chanter pour passer le temps.
Nous avons choisi le plaisir aristocratique de déplaire aux ennemis de la République et de la démocratie, aux fossoyeurs de l’unité nationale jusqu’à vomir notre zénith de dédain.
Cette agressivité n’est pas nouvelle en politique, mais elle a pris une tournure acérée. Le ras-le-bol des citoyens est trop vif.
Le Peuple ne finit plus de s’alarmer de toutes ces violences (physiques, comportementales, verbales voire décisionnelles) perpétrées à son encontre.
Les institutions et les repères symboliques sont désacralisés.
Les discours extrêmement violents de quelques politiques ont des conséquences néfastes sur les élus et les citoyens. La manière dont ces gens se comportent et s’expriment publiquement ne fait qu’en rajouter.
Savent-ils que l’ineptie n’est pas soluble dans la liberté d’expression ? Ou bien oublient-ils qu’en République, il faut savoir se tenir et se retenir ?
En tout état de cause, nous n’accepterons pas que le modèle sénégalais fondé sur le dialogue et la tolérance soit dissout dans les sables par des esprits ni étincelants ni méthodiques, incapables de maintenir la distance et la solennité nécessaires à leurs fonctions et peu enclins de pouvoir s’imposer comme les arbitres des élégances républicaines.
Et voilà que maintenant des énergumènes en quête de notoriété répugnante, surgissant par-ci et par-là, s’en prennent verbalement avec violence à la cohésion nationale par des propos destructeurs.
Pourquoi vouloir semer un monde de haine ? Cultiver un champ de mine ? Pour espérer quoi ? Récolter les fruits de l’atome ?
Gardons-nous d’anathèmes pour ne pas aggraver la situation ! Le mépris appelle le mépris.
Il n’en demeure pas moins que ces déclarations inqualifiables heurtent la Nation dans son histoire, la société sénégalaise dans ses valeurs et la démocratie dans ses fondements.
Ce Sénégal ne doit pas être en proie à une crise de bêtise, de crédulité et de bestialité trop évidente.
C’est pourquoi il est de sa grandeur de signifier fermement à tous ces irresponsables que les invectives et les injures sont «flétrissables». Elles ne servent à rien sauf à dégrader davantage la personne qui les prononce.
Fort heureusement, les Séné­ga­lais gardent leur capacité d’indignation, c’est-à-dire leur part d’humanité devant ces dérives physiques et verbales. Ils proclament à haute et intelligible voix «pas ça ici». Epargnez-nous des convulsions politiques qui secouent encore le continent !
Légitiment choqué par la sédimentation de l’inacceptable dans la République (injures publi­ques, violences électorales, propos tendancieux…), le nouveau type de Sénégalais veut de la politique autrement : la confrontation par le dialogue. Idée contre idée, projet contre projet, programme contre programme, proposition contre proposition.
Bref, une politique plus pure, plus haute où la dignité et le respect seraient érigés en impératifs catégoriques pour rendre à l’avenir son dû.
Si le Sénégal a su toujours rester un havre de paix, il le doit à l’intelligence et à la vigilance de tout son Peuple.
Mais surtout à son premier Président, homme de confession chrétienne, qui a su diriger un pays à forte majorité musulmane sans heurt et dans la sérénité.
Senghor a réussi la dialectique des ethnies et le métissage des cultures au Sénégal.
Alors, le moindre renoncement à nos principes de paix et de tolérance nous sera préjudiciable.
Le Sénégal que nous chérissons tant est une idée qui s’incarne dans la volonté de vivre ensemble avec un projet et une histoire.
Cela requiert un fonds commun : l’attachement aux valeurs de respect, de tolérance, de liberté et de démocratie, quels que soient les changements de majorité politique.
Lorsqu’on a des valeurs communes, on doit pouvoir construire et partager ensemble.
Il nous appartient tous ensemble d’apprécier ce qui se passe dans notre pays, de prendre la mesure de notre intervention, de notre utilité, de son sens.
Nous devons donc faire preuve d’un humanisme de refus qui introduirait la raison en politique, avec un ton qui sonne comme un élément de charge à ceux qui actuellement, sous nos yeux, portent atteinte à nos institutions, distillent la culture du mépris et de la haine, de la peur et de la force.
Si nous restons amorphes avec un bandeau sous les yeux, nous contentant de parlottes éternelles sans chercher à maîtriser les irritations de ces inconscients, notre système de valeurs reculera à l’échelle du continent qui, depuis longtemps, voyait en nous un modèle d’exception.
Face à un système devenu congénitalement lourd et sporadiquement violent, nul ne doit céder ni à la clameur publique ni aux pires tentations populistes qui nous ramèneraient au temps de l’obscurantisme.
Le combat est là. A l’évidence, il doit être citoyen et collectif pour nous éviter de tomber dans les sirènes de la division.
Le moment est venu où le Sénégal doit réaffirmer sa spécificité : le «genius loci», cet esprit du lieu qui a fait notre force et notre réputation partout dans le monde.
Il est encore temps de revenir à une perception d’une Républi­que sereine et consensuelle, d’une République fraternelle qui n’a pas peur d’elle-même, ni de son avenir ni de ses talents, ni de son envergure.
Une République démocratique, vertueuse, humaniste, plus grande, plus forte, plus sûre d’elle-même puisqu’elle aurait plus rassemblé que divisé ses enfants.
Le plus grand malheur qui pourrait arriver au Sénégal, à ses valeurs et à sa morale, du fait des politiques, des intellectuels, des républicains, de tous les patriotes, serait que par intérêt ou par dégoût, par une sorte de remords et de pusillanimité, d’avoir mal usé de sa liberté, il se laisse doucement enfermer dans un silence insensé.
Mamadou DIALLO
Avocat au Barreau de Paris
docteur en droit
Responsable des Cadres
Afp- France
Auteur de Bal d’Afrique (théâtre)

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