Assane Diouf : une preuve de la faillite d’une société de communication


Au-delà du cas Assane Diouf, quel est notre rapport à la violence ? La définition de la violence comme excès de force ou comme force brutale et extrême révèle déjà qu’on la déprécie d’une certaine façon. Pourtant dans l’éducation de nos enfants, dans l’art, dans le sport et dans la politique, la violence est omniprésente. Si ce n’est pas la violence physique c’est celle morale ou verbale qui est utilisée. Le statut de la violence dans notre société est donc problématique et ce, d’autant que les moyens de communication n’ont jamais été aussi démocratisés. La question est dès lors de savoir comment se fait-il que malgré les mass-médias et les réseaux sociaux, la violence est si répandue dans notre société ? Pourquoi tant de meurtres, de rixes et d’insultes ?

Le langage est un moyen qui permet aux hommes de communiquer, or la communication est un levier essentiel dans l’annihilation de la violence. Malheureusement ce langage est devenu un moyen violent de dissoudre les relations humaines. Communiquer vient de « communicare » qui veut dire « mettre ensemble », « relier », « unir ». C’est en effet, la communication qui normalement réduit les distances entre individus et cultures, régule les différences et résout les différends que l’on cherche à solder souvent par la violence. Celle-ci n’est généralement utilisée que lorsque le dialogue, la persuasion, ne sont plus suffisants ou sont rompus. Est-ce le cas de notre pays ?

On dit souvent que la violence est l’expression de la pensée morte pour signifier que recourir à la violence est un aveu d’échec de la pensée vraie, du discours convaincant. Il se trouve que le paradoxe de l’explosion des moyens de communication est qu’elle nous encourage à nous enformer dans un monologue. Chacun derrière son clavier ou face à l’objectif de la caméra de son Smartphone se croit être le centre du monde : on cherche le buzz à tout prix. Le solipsisme de l’homme actuel est lié à une emprise du monde virtuel sur le monde réel avec comme conséquence une communication virtuelle dénuée de toute forme de régulation. Il faut dialoguer, nous sommes faits pour communiquer : la rupture du dialogue est une implosion de la société et, par conséquent, une rupture de notre humanité.

J. Habermas a raison, en analysant la communication, de distinguer l’« agir communicationnel » de l’« agir stratégique » (la propagande, le sophisme, le mensonge d’État). L’agir stratégique ne vise que l’efficacité alors que l’agir communicationnel vise l’intercompréhension et le consensus. L’agir communicationnel nous révèle notre essence d’humain en ceci que c’est un principe qui implique que toute vérité, toute norme sociale, doivent être discutées et éventuellement remises en cause. Un tel principe implique ce que Habermas appelle une éthique de la tolérance et de la libre communication entre citoyens, entre humains. La force des arguments suffit donc à convaincre ou à se faire comprendre et, par conséquent, à congédier la violence. Mais quand l’ « agir stratégique » l’emporte sur l’« agir communicationnel » comme c’est le cas présentement au Sénégal, la violence et ses succédanés (la virulence, l’indiscipline, les insultes, l’insubordination chronique) deviennent une forme de communication. Il faut donc laisser une chance aux citoyens de s’exprimer : toute appropriation unilatérale des médias devient une forme de totalitarisme qui condamne les citoyens ordinaires à arpenter les chemins sinueux et sans issue de la violence.

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Il ne faut jamais étouffer la parole quand on veut cultiver la paix : chanter la paix sans s’efforcer véritablement à la cultiver par une authentique tolérance n’est que pure supercherie. Il ne faut jamais adopter ni cultiver la démarche de l’exclusion quand on se proclame un apôtre de la paix. Il ne faut jamais ensevelir la vérité sous les décombres de la dignité et du savoir quand on veut inculquer à ses concitoyens une culture de la paix. Il ne faut jamais que les élites religieuses et intellectuelles se compromettent dans la course vers le bien-être matériel si elles veulent demeurer les vigiles toujours sobres et robustes de la paix dans leur société. Si tout le monde faisait preuve de maturité et de tolérance, la violence serait superflue.

Le niveau d’intolérance aussi bien dans le champ politique que dans les autres secteurs de la vie sociale mérite qu’on s’y attarde. On a trop cultivé la haine dans le champ politique : la persécution politico-judiciaire, la justice des vainqueurs, la partialité manifeste du pouvoir judiciaire, la démission synchronisée des médiateurs traditionnels et la diabolisation outrancière entre adversaires politiques finissent toujours par ouvrir le champ de la confrontation. Il faut savoir s’arrêter, un homme d’État digne de ce nom ne peut pas faire de la répression le levier principal de sa légitimité politique. Les cas d’indiscipline et d’insolence qui défraient la chronique nous interpellent tous : c’est un échec collectif. Comment dans un pays réputé être un pays de dialogue, un insulteur public peut-il avoir plus audience que les grandes télévisions ? La réponse est à chercher dans la promotion au niveau de nos institutions de personnes capables de dire ceci : « Chez Wade, qui est la crasse personnifiée, permanemment boudé par la grâce, devenu crassier, sa longue évolution aidant, toutes les poules du pays s’échineraient dans ce dépotoir, elles ne décèleraient que crasse, méchanceté digne d’un primate, cruauté et bassesse. Jusqu’à son extinction, on n’en tirera rien de bon… Et à ce terme, sur le chemin menant à sa dernière demeure, des Sénégalais pourraient légitimement s’interroger comme le faisait le comédien et humoriste Français, Pierre Doris, en observant certaines figures du paysage politique de l’Hexagone : “sur le mur d’un cimetière, j’ai lu : “défense de déposer des ordures”. Pourtant aucun corbillard ne fait jamais demi-tour! »
Comment des personnes capables de débiter de telles insanités sous prétexte de répondre à des insanités de l’adversaire peuvent-elles jouer les premiers rôles dans notre pays ?

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L’homme est un sujet moral c’est-à-dire un être qui non seulement discerne le bien du mal, mais qui est disposé à faire le bien : il est rongé par le remords lorsqu’il a conscience d’avoir failli à une obligation morale. Sous ce rapport, une mise en exergue de l’exemplarité et une éducation à la moralité devraient prendre la place de la violence dans un univers où on a pleinement confiance en l’homme. Le jour où nos médias cesseront de faire l’apologie de la violence et commenceront à faire des médias de véritables leviers d’instruction et d’éducation, on aura fait un grand pas vers une société apaisée. Comment comprendre que la même télé qui avait filmé Barthelemy Dias dégainer sur des nervis et qui avait même théorisé l’hypothèse saugrenue d’un troisième tireur soit aujourd’hui la source de l’accablement de la même personne dans cette affaire ? Comment face à des manipulations aussi scandaleuses peut-on espérer dissoudre la voix des citoyens dans un simple océan de divertissement ?

On a tellement idéalisé et mythifié l’homme qu’on est demeuré aveugle à cette évidence quasi empirique : l’homme a une dimension naturelle, animale irrécusable. Dès lors que les moyens de sublimation de cette animalité s’effondrent l’homme retourne à son instinctivité. En réfléchissant sur la guerre Proudhon a tiré l’étonnante conclusion que : « si par impossible la nature avait fait de l’homme un animal exclusivement industrieux et sociable, et point guerrier, il serait tombé, dès le premier jour, au niveau des bêtes dont l’association forme toute la destinée ». Ce propos semble suggérer que la violence fait partie de l’humanité, mieux elle la meut ; elle en, est en quelque sorte, le moteur. Proudhon va d’ailleurs plus loin en affirmant que « la guerre est inhérente à l’humanité et doit durer autant qu’elle : elle fait partie de sa morale » ! Le droit de veto aux nations unies par les puissances nucléaires semble lui donner raison. Mais ce que Proudhon ne dit pas est que la vocation de la civilisation est justement de produire des mécanismes d’expression de la violence dans des formes qui ne menacent pas sa propre survie : c’est pourquoi même en temps de guerre il y a des armes non conventionnelles dont l’usage est considéré comme un crime de guerre.

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L’expérience de la vie sociale montre que les hommes sont friands de violence. Dans le cinéma, dans le sport, dans la politique etc., la violence est partout. La lutte avec frappe, la boxe et le catch sont des sports très prisés parce qu’ils sont avant tout impressionnants par leur violence. Mais la violence n’est pas une fatalité : on peut éduquer sans violence, corriger sans insulter, faire entendre raison sans brimer. Le sport et le cinéma violents ont justement pour vocation de purger la violence contenue dans les tréfonds de notre humanité pour libérer celle-ci de toute barbarie. L’expression de la violence traduit toujours une déficience d’une des bases de notre humanité. Il faut que dans la société sénégalaise on trouve un moyen de bannir certaines « armes » non conventionnelles : l’instrumentalisation de la justice, la transhumance dévergondée, voire éhontée, l’enrichissement instantané par la politique, le média-mensonge, l’arrogance des élites politiques, etc. Au regard de toutes ces considérations il n’est donc pas exagéré de dire que Assane Diouf est NOTRE fils à tous et il est loin d’être fils unique.

 

Alassane K. KITANE
Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès
SG du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

Alassane K. KITANE

Alassane K. KITANE

Professeur de philosophie au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès, Alassane K. Kitane est titulaire d'un DEA de philosophie. Formé à l'Ecole Normale Supérieure de Dakar, il a d'abord servi au Lycée Djignabo de Ziguinchor. En service à Thiès depuis 2004, il publie régulièrement des contributions très pertinentes sur la société sénégalaise.
Alassane K. KITANE

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