Du pouvoir confidentiel des femmes au Sénégal !


Au lendemain de la nomination des membres du gouvernement Dionne 2, il est peut-être utile de s’arrêter un peu pour analyser le «pouvoir» des femmes au Sénégal, de rouvrir le débat pour qu’on puisse avancer.

Je ne reviendrai pas sur la parité dont je ne serai jamais une grande militante, car je sais que les fondamentaux seront difficilement en place pour permettre l’émergence de véritables figures de femmes capables de conquérir non pas un pouvoir d’influence, mais un pouvoir transformationnel de notre société qui, malgré son héritage historique, s’ancre davantage dans le patriarcat propre aux sociétés indo-européennes.

Dans un livre publié récemment par Elisabeth Badinter intitulé, Le pouvoir au féminin. Marie Thérèse d’Autriche 1717-1780- L’impératrice-reine, l’auteure reprend une réflexion de Frédéric II de Prusse à propos de la reine : «Le désir de dominer ne la quittera que lorsqu’elle ne sera plus.» Or dans une démocratie, une figure comme celle de Marie Thérèse ne peut exister que sous forme d’influence et cela peut se révéler à la longue nocif. Si le règne de la reine Elisabeth II d’Angleterre perdure, c’est parce qu’elle a si peu de prise sur la marche des affaires.

Pour revenir à la réalité sénégalaise, notre legs historique, à travers Nder, les reines du Walo, les princesses du Baol, du Cayor, la résistante Aliin Sitoé, relève d’un recours limité pour les femmes voulant conquérir le pouvoir au Sénégal.
Ce pays est-il capable de générer Indira Gandhi, Sirimavo Bandaranaye, Benhazir Bhutto, Angela Merkel, Michelle Bachelet ou même plus près de nous, une Eilen Sirleaf Johnson ? Je le crois difficilement, car plus on avance, plus on nous ancre dans la figure de la mère tutélaire, pétrie de valeurs religieuses.

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Et pourtant, les valeurs de civilisation négro-africaine, pour paraphraser le poète et théoricien Léopold Sédar Senghor qui se fonde sur le matriarcat et le système matrilinéaire de transmission du pouvoir par les femmes, constituent l’ossature de l’ouvrage de Cheikh Anta Diop sur les Fondements d’un Etat fédéral et la base d’un véritable pouvoir des femmes. Faut-il rappeler cette phrase magnifique de Pathé Diagne dans Le pouvoir traditionnel : «C’est un bâton maternel qui a tracé le Sine» ?

Notre pays manque d’ambition en ce qui concerne les capacités et le pouvoir des femmes. Depuis l’indépendance de ce Sénégal, aucune femme n’a occupé un seul ministère de souveraineté et pourtant cela existe dans d’autres pays africains. Les seules exceptions se limitent au cas du ministère de la Justice. Et ce fut dans l’euphorie des alternances, lorsque Mame Madior Boye fut nommée en 2000 à la justice pour préparer la réforme constitutionnelle et Aminata Touré en 2012 pour mener la traque des biens mal acquis. Elles ont certainement réussi leur missions, sinon on ne les aurait pas retrouvées Premier ministre.

Le talent, l’accumulation de connaissances, la rigueur et la constance dans l’engagement ne constituent guère des gages de succès et de réussite. Pour une femme au Sénégal, le pouvoir demeure fondamentalement masculin. Pourquoi par exemple, une Marie Angélique Savané n’a jamais pu être élue à la députation dans ce pays ? Celles qui ont marqué le temps d’une Législature à l’Assemblée nationale ont toujours eu peu de chance de rempiler.

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On disserte encore sur le sort des femmes qui ont eu le privilège d’avoir été Premier ministre, le temps d’une rose. Pourront-elles aller plus loin ?

Au fond, on est toujours dans ce rapport ambigu que l’on a avec les femmes dans l’espace public depuis la période coloniale, je vous renvoie aux Mémoires de Adanson, où il explique que pour contrôler la société, il fallait passer par les «mbotay» des femmes ou encore le rapport que Lamine Guèye avait avec Soukeyna Konaré ou Senghor avec Adja Ndoumbé Ndiaye.

Il est encore difficile à des Thioumbé Samb (Pai) d’émerger véritablement. La politique limitera toujours le pouvoir des femmes ; seules des circonstances exceptionnelles bouleverseront l’ordre des choses. Le travail sera long et difficile, car la capacité de résilience des hommes est puissante. Le nombre de femmes ayant accès aux instances de décision ne signifie pas fondamentalement pouvoir des femmes.

Le problème qui se pose est surtout celui de la construction d’un leadership féminin porteur d’alternative. Cela se fait sur la longue durée et les questions de légitimité, de reconnaissance ne relèvent pas forcément du temps politique. L’apport aux dynamiques, changements sociaux et démocratiques sont aussi des éléments dont il faut absolument tenir compte lorsqu’on veut relever les défis.

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Penda MBOW

Historienne

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