Pour une éthique de la responsabilité dans la gouvernance publique au Sénégal


Une des manifestations les plus évidentes d’une société mature ou d’un État moderne, c’est sans doute l’intériorisation par les citoyens et en particulier par la classe dirigeante de l’éthique de responsabilité . La modernité d’un État, surtout démocratique, se remarque essentiellement par une tendance affirmée des tenants du pouvoir ou des détenteurs d’un poste public à comprendre leurs prérogatives,à ‘identifier leurs compétences et surtout à assumer leurs responsabilités aussi bien de leurs déboires que de leurs victoires devant leurs mandataires ou devant le peuple.

L’éthique de responsabilité ou mieux le principe de responsabilité pour parler comme Hans Jonas exige non seulement l’exercice d’un pouvoir par un sens élevé du devoir, par l’occupation d’une position ou d’une fonction permettant au sujet de prendre des décisions raisonnables, de poser des actes lucides; mais elle revient surtout à rendre compte de ses actions devant sa raison. Elle a donc pour corollaire l’imputabilité pour faire écho à Emmanuel Kant lequel considère que l’éthique de la responsabilité consiste à agir de façon désintéressée en suivant les exigences rationnelles et surtout à assumer entièrement les conséquences de ses actes.

La responsabilité implique par conséquent, une prise de conscience de ses capacités, une bonne délimitation des limites de son champ d’action, une connaissance adéquate des enjeux de ses actes et surtout une claire représentation des implications immédiates et futures de ses décisions sur soi et surtout sur les autres. En d’autres termes, une prise de responsabilité notamment celle d’un leader politique ou d’une autorité administrative n’est pas une mince affaire, elle suppose beaucoup de compétences, une capacité d’écoute ou de dialogue exceptionnelle,une lucidité et un courage à toute épreuve.

Lorsque qu’un détenteur d’un pouvoir public doit prendre une décision engageant le devenir de toute une nation telle envoyer des troupes militaires en mission, rompre des relations diplomatiques, emprisonner un rival politique, signer des accords économiques ou autres, non seulement il doit se garder d’agir hasardeusement selon ses penchants,son ego ou par mégalomanie, il doit plutôt s’oublier et penser à ceux qui l’ont désignés de plus il devra surtout endosser dignement les retombées positives ou négatives de son décret.

En Afrique en général, au Sénégal particulièrement, le principe de responsabilité ne semble pas être suffisamment intégré dans le processus de gouvernance des pouvoirs publics, car non seulement la plupart de nos gouvernants décide sous le diktat de leurs passions, d’intérêts privés et surtout sous le coup de pressions de puissances exogènes obnubilées par une recherche immorale de profits .

Ce n’est plus un secret pour personne, les décisions les plus marquantes concernant les orientations politiques et les relations internationales dans les pays francophones se prennent sous l’influence de »l’Élisée » de sorte que des chefs d’État sont demis ou maintenus au grès des intérêts de la France. La présence en masse de chefs d’États d’Afrique francophone lors des attentats des journalistes de Charlie Hebdo en terre française et leurs absences au Burkina Faso, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Nigeria dont les populations ont pourtant subies la violence du terrorisme dénotent de cette vassalisation de nos leaders à l’Occident.

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Le drame de »cet infantilisation » ou cette de cette »déresponsabilisation » de nos chefs d’État réside dans le fait que leurs actions calamiteuses ( détournements, les accords catastrophiques passés avec des multinationales pour l’exploitation de leurs ressources, le tribalisme, le népotisme, clanisme, tripatouillage de la constitution…) mettent en péril le devenir de leurs peuples, installent la misère et font voler en éclat tout espoir de progrès.

Les cas de gestions non parcimonieuses de nos autorités sont si courants qu’ils frisent l’insouciance pour ne pas dire l’inconscience. Des faits illustrant la prédominance des désirs privés sur les intérêts suprêmes du pays traversent l’histoire récente du Sénégal. On peut évoquer à cet occasion le management nombriliste ou égocentrique de » ces politicards inexperts » anti-patriotiques et peu scrupuleux ayant signés des accords insensés réduisant drastiquement les investissements stratégiques et vitaux sur les secteurs sociaux (santé et éducation) avec les Institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale).
On peut aussi amèrement regretter que des »technocrates véreux » manipulés par des politiques en manque de vision aient paraphé des ententes de pêches, commerciales ou agricoles avec des pays tiers( la Russie, le Japon, la Chine, le Maroc ou l’Union européenne) sur le dos du peuple sans mesurer leurs dommages ravageurs sur la compétitivité de nos entreprises, sur l’emploi des jeunes et sur la protection de l’environnement.
On ne manquera surtout pas de fustiger vigoureusement ces autorités politiques qui n’ont pas eu assez de cran pour s’émanciper de » l’ancienne puissance coloniale française » au point de continuer à vanter les »mérites ou les avantages »du FCFA que tous les économistes sérieux perçoivent comme un goulot pour toute croissance durable.

En réalité ce qui est récurent dans l’attitude nonchalante de nos gouvernants dans l’exercice de leur fonction, c’est la la légèreté avec laquelle ils mettent en œuvre les projets d’envergure sans prendre le soin de consulter le peuple se conformant ainsi à une gouvernance participative dont le plus grand bénéfice est de favoriser l’adhésion des populations et de prévenir les conflits. Nos autorités dans la réalisation de la conception et la planifications de leurs projets prennent rarement le soin d’évaluer leurs priorités et leurs impacts sociaux et environnementaux .
La construction d’ infrastructures sur des zones inondables ou non aedificandi sans des études techniques fiables à l’image de l’arène nationale qui est prévue d’être bâtie sur le site marécageux du Technopole ou la phréatique nappe est affleurante, du pont »Sénégal 92 » de la Pâte-d’oie est réhabilité sans mesures d’accompagnement pour évacuer les eaux de ruissellement, de l’échangeur de la Corniche Ouest fissuré alors qu’il est a peine érigé.Tous ces défauts de réalisations des projets par les régimes qui se sont succédé confortent notre thèse que les »projets à grandes échelles » ne sont que des prétextes pour mettre la main sur les financements colossaux des créanciers étrangers que les générations futures vont rembourser sous forme de dette.

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Cet empressement à s’enrichir de nos gouvernants en concluant des ententes vaille que vaille sur nos ressources et contre l’intérêt du peuple avant de quitter le pouvoir a atteint son point culminant a atteint son point culminant avec »affaire PETRO-TEAM » dans laquelle un aventurier en la personne de Frank Timis avec la complicité d’Aliou Sall frère du Président Macky Sall ont cherché à s’accaparer de la future »manne pétrolière » à travers une supercherie juridique et financière qui n’augure rien bon. Pire le désormais ex Ministre des Mines Thierno Alassane Sall pour avoir refuser de cautionner un accord pétrolier désavantageux avec Total au nom du peuple sénégalais a été obligé de prendre ses responsabilités en donnant sa démission.

On a comme l’impression personne ne rend compte de rien, qu’une décision aussi désastreuse qu’elle soit est toujours frappée par le sceau de la fatalité, par une réalité mystique, par une volonté divine, par un coup fourré de nos ennemis, de nos adversaires politiques ou par une influence étrangère. Dans tous les cas, la responsabilité d’acte inapproprié est toujours situé chez l’autre ou dans un ailleurs érigé en un bouc-émissaire inamovible.

Comme le faisait remarqué Max Weber dans Le Savant et le Politique : »Le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (…) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir ». Cela signifie qu’aucun alibi ne devrait être convoqué par un homme politique ayant failli à sa mission pour justifier son échec, car on ne saurait gérer le bien commun avec laxisme et inconscience.

La responsabilité implique par conséquent une prise de conscience de ses capacités, une bonne délimitation des limites de son champ d’action, une connaissance adéquate des enjeux de ses actes et surtout une claire représentation des implications immédiates et futures de ses décisions sur soi et surtout sur les autres. En d’autres termes une prise de responsabilité notamment celle d’un leader politique ou d’une autorité administrative n’est pas une mince affaire, elle suppose beaucoup de compétences, une capacité d’écoute ou de dialogue exceptionnelle, une lucidité et un courage à toute épreuve. Lorsque qu’un détenteur d’un pouvoir public doit prendre une décision qui engage le devenir de toute une nation telle qu’envoyer des troupes militaires en mission, rompre des relations diplomatiques, emprisonner un rival politique etc., non seulement il doit se garder d’agir hasardeusement, mais il doit surtout endossée dignement les retombées positives ou négatives de son décret.

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Les défaillances de gestion, les fautes lourdes dans l’exercice de leurs fonctions impliquant de hautes autorités administratives et politiques font lésion sans que des sanctions à la hauteur des forfaits commis ne soient appliquées sur leurs auteurs ou sans que ceux-ci démissionnent. Pour reconnaître Sinon comment comprendre qu à la suite de catastrophes aussi gravissimes que le naufrage du bateau le Diola que les véritables responsables ne soient pas identifiés et sanctionnés proportionnellement à leurs négligences et à l’ampleur macabre de cette tragédie qui continue de hanter l’esprit des sénégalais.

C’est dans cette culture de l’impunité, du laisser-aller, du laxisme qu’il convient de comprendre les raisons de la léthargie des enquêtes sur les meurtres du Président du Conseil constitutionnel Maître Babacar Séye sous le Magistère du Président Abdou Diouf, des étudiants Balla Gaye, Mamadou diop sous le régime du Président Abdoulaye Wade, de Bassirou Faye sous le régime du Président Macky Sall et d’autres citoyens innocents sans qu’aucun responsable ne soit identifié. Les fossoyeurs de deniers publics proches du pouvoir profitent de leurs butins avec allégresse en dépit des multiples rapports de l’Inspection Générale d’État (IGE) les incriminant.

La recrudescence des accidents de la route, des effondrements d’immeubles, d’incendies, la récente panne de l’unique machine de radiothérapie publique mettant en danger la vie de plusieurs patients, les fraudes scandaleux aux examens du Bac, du BFEM, des concours d’entrée à l’EFI, l’organisation plus que déplorable des dernières législatives ayant pourtant englouties des milliards sont autant de phénomènes symptomatiques d’une anarchie notoire punissable dans une société qui se respecte.

En vérité, aucun développement n’est envisageable dans la promotion de »l’irresponsabilité ». Il est temps de remettre les pendules à l’heure de la responsabilité en demandant au dépositaire d’un pouvoir public d’assumer leurs actes et de répondre des conséquences de leurs décisions comme cela se passe dans les pays ou règne l’État de droit au sein duquel aucune autorité n’ose confondre ses intérêts personnels aux intérêts du peuple au risque d’être discréditée et de subir la rigueur de la loi.

 

Ciré Aw

Ciré AW

Professeur de philosophie
Diplômé en environnement(ISE- UCAD) et en gestion de projet (ISM)
Étudiant en science de l’éducation à l’Udem(Université de Montréal)

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