« Ubi tey Jang tey » : Les grandes victimes du concept


Les enjeux sur les questions de l’école sénégalaise, les réformes instables et les colmatages improductifs entretiennent des polémiques insolubles qui font d’elle un chantier en perpétuelle redéfinition. A ce propos, le concept « Ubi tey Jang tey », lancé en septembre 2014, a suscité un intérêt particulier auprès des acteurs de l’éducation désespérés qui cherchent en vain à résoudre les retards notés dans les démarrages des enseignements-apprentissages dès le premier jour des ouvertures. Quelles en sont les causes ? Le concept, prend-il en charge tous les paramètres ? Quelles sont les parts de responsabilités des autorités concernées : (administrateurs, maires) ? Cet objectif supposé fondamental peut-il être opérationnel sans les préalables nécessaires à sa réalisation? Sinon, à quoi pourrait –on s’attendre dès le premier jour ?

Les habitudes sont têtues, pour les enfants et leurs parents, c’est un jour de fête. Les élèves sont bien vêtus, sans outils de travail : ni stylo, ni cahier et ne pensent pas à nettoyer des classes sales non désinfectées ou à ranger des tables bancs poussiéreux, encore que l’essentiel des écoles n’est pas doté du minimum et demandent beaucoup de soins pour être restées fermées pendant trois mois ? Les maîtres et notamment le chef de famille, en l’occurrence le directeur d’école dépourvu de tout : ne disposant pas de ressources, de craie, de registres, de balais, d’éponge, de détergent ; l’eau, l’électricité coupées avec des factures impayées, des tableaux fissurés et crevassés, des blocs sanitaires insalubres, des abris provisoires délabrés non reconstruits ou non réhabilités… sont-ils en mesure de réaliser cet objectif ? Le concept ne devrait-il pas être adressé aux autorités ?

Où sont les dépositaires des crédits de fonctionnement et des fonds de dotation des écoles, je veux citer : les inspecteurs départementaux de l’éducation nationale jusqu’en 2012/2013 et les maires et présidents de conseil rural avant et après l’entrée en vigueur de l’Acte 3 de la décentralisation ? On leur alloue des crédits en direction des écoles. Les ont-ils reçus ou dépensés au profit des écoles ? Qui parmi eux est venu s’enquérir de la situation des écoles à la veille des ouvertures ? Les autorités comme ceux qui s’activent autour de l’école, en lançant ce slogan, ont-ils réfléchi sur les conditions de sa réalisation. Ne cherchent-ils pas à installer les directeurs et les maîtres dans le désarroi, dans une situation inconfortable ?

Les maîtres reprennent le travail 2 à 3 jours avant les élèves pour préparer la rentrée. A l’occasion du conseil de maîtres, le directeur délivre le message d’usage sur les charges à remplir et les attentes de la nouvelle année, ouvre le débat sur les prévisions en termes de résultats attendus et les stratégies pour les atteindre. Les classes sont réparties, les listes des élèves, les fournitures distribuées, les emplois du temps servis. Les maîtres stabilisent les listes de fournitures des élèves et procèdent au choix des épreuves pour les tests de positionnement qui devront être administrés dans les trois premiers jours après les ouvertures. Malgré toutes ces dispositions traditionnelles qu’assument loyalement les enseignants, rien ne permet la sérénité à cause des conditions précitées ignorées ou négligées par les responsables qui préfèrent se détourner des réalités.

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Mises à part les paroles, c’est-à-dire la propagande médiatique, aucune autorité municipale ou administrative ne s’intéresse à la réalité du terrain, marquée par l’absence des nécessités du moment. Ce sont plutôt des menaces contre les malheureux directeurs qui doivent se mobiliser dans le dénuement total. L’État compte plus sur sa puissance à défaut de devoir vérifier les préalables face à des enseignants faibles qui doivent se soumettre à sa volonté. Autrement, il compte plus sur le volontarisme des parents pour doter leurs enfants. Malheureusement, il n’a aucune prise sur ces derniers. La preuve, si le concept a presque été une réalité chez les maîtres en 2016, il ne l’a pas été chez eux, les rares élèves présents sont venus les mains vides. Telle est la vérité sur les ouvertures.

Rien ne permet l’application correcte du concept. Les autorités académiques, en étant conscientes des difficultés d’une part, de la réticence de bon nombre de municipalités d’autre part, n’ont jamais réagi contre les carences. Il a fallu que la Cosydep lance le concept pour qu’elles s’en approprient 2 ans plus tard en 2016/17. Auparavant, à l’occasion du lancement, un accompagnement hésitant a été noté à la mesure des agents administratifs qui ont été déplacés à Keur Ndiaye Lô, une école rurale où souvent les problèmes ne sont pas aussi ténus comme ceux des écoles de Dakar ou des grandes villes. Les autorités avaient adopté un profil bas, une sorte de gêne face à une initiative encombrante. Certainement parce que les initiateurs du concept ont marché sur leurs plates-bandes. Oui, en temps normal, cette entreprise entre dans les prérogatives de l’État. Exiger l’effectivité du démarrage des enseignements/apprentissages dès le premier jour des ouvertures est une mission de l’État et non de simples partenaires qui cherchent de la place à la lumière.

Démarrer le premier jour est juste car il permet d’éviter les errements qui font perdre beaucoup de temps, repoussant à plus tard l’effectivité du travail comme cela a toujours prévalu au lendemain des reprises scolaires, mais…..

Démarrer le premier jour est même légitime pour l’État qui a le droit et le devoir de l’imposer à ses employés soumis à une hiérarchie.
Aujourd’hui, le concept s’impose à l’institution, aux directeurs, aux maîtres et élèves, seules victimes innocentes face au dénuement, incapables de réactions à cause de leur vulnérabilité. Les écoles sales, laissées à elles dans un piteux état, les directeurs, obligés de courir par ci par là pour un semblant de démarrage, les maîtres, obligés d’entrer de force dans des classes sales, non désinfectées, sans craie, les élèves, privés de fête et obligés de souffrir le martyr sans broncher toute la journée.

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Dans les comités départementaux de développement Cdd consacrés à la rentrée, les directeurs ou leurs représentants ne sont invités pour exprimer les besoins indispensables pour obtenir des rentrées réussies. Au lieu de cela, ce sont les inspecteurs qui parlent à leur nom sans les avoir rencontrés. Ils sont à côté de gens qui sont peu ou prou imprégnés des réalités pour débattre de tout sauf des nécessités du moment.

Dans ces conditions où personne n’est responsable de rien, comment peut-on vouloir que les démarrages des enseignements soient effectifs ? Malheureusement, les directeurs, compte tenu de leur fragilité doivent s’exécuter. A défaut, ils sont traités à tort de laxistes. Ils sont exposés aux critiques et aux sanctions qu’un État, souvent abusé, peut utiliser face à des êtres innocents, faibles pour dénoncer l’injustice.

Pis, on les épie et gare à eux, s’ils cherchent à réclamer sous quelque forme que ce soit des contributions pour régler les difficultés. On a l’impression que c’est une entente tacite ou organisée entre les autorités pour que personne n’agisse, une sorte de piège tendu aux directeurs imprudents qui s’aventureraient à se mêler de la gestion des Ape autorisées à encaisser des contributions.

Pourtant, le directeur privé de tout, doit malgré tout arrêter toute action tendant à réclamer de l’argent, même par les parents pendant ce premier jour au risque d’être confondu avec des droits d’inscription. Les autorités cherchent l’occasion pour prouver un semblant de fermeté sur l’application de la gratuité de l’élémentaire qui n’est pas juste, ni nécessaire parce que c’est une méprise coupable sur les difficultés des écoles à chaque début d’année.

Bref, est-il possible de démarrer les enseignements/apprentissages dès le premier jour dans ces conditions ? Qu’y a-t-il à démarrer dès ce jour tout en connaissant les tenants et les aboutissants? Que cherche-t-on à prouver ? S’agit-il de montrer un sérieux qui entoure le pilotage de l’élémentaire ou s’agit-il d’éviter de perturber le calendrier scolaire, le quantum horaire ou l’application correcte des contenus du programme? Pourtant, beaucoup de jours sont perdus inutilement durant l’année. (…)

Le concept aurait dû être adressé aux autorités administratives, académiques et municipales pour qu’elles s’assument. Autrefois, avant le transfert de la compétence de l’éducation aux collectivités locales et avant celui de l’allocation des crédits de fonctionnement aux Iden, déjà en septembre, l’État affectait dans les magasins de stockage tout le matériel scolaire nécessaire pour démarrer les enseignements. Le jour de la rentrée, les élèves étaient bien servis et les enseignements/apprentissages pouvaient démarrer aussitôt.

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Aujourd’hui, les municipalités non seulement ne le peuvent pas, n’en ont pas la volonté, pire n’affirment pas leur incapacité à assumer une telle charge qui pèse lourd sur leur budget. Pour se justifier, la majorité évoque l’insuffisance des moyens qu’elles reçoivent de l’État.

Enfin, il est devenu impératif de s’interroger sur le contenu à donner à ce premier jour de retour des vacances. Est-ce un jour de travail ou est-ce un jour de réjouissances ou à quoi faudrait-il le consacrer ?

Pendant ce jour, mis à part la prise en charge des nouveaux inscrits, le rituel de l’appel des anciens à partir de 8 heures ou 8 heures 30 minutes pour situer les passants ou redoublants, l’échange des propos gentils de prise de contact entre nouveaux ou anciens maîtres et élèves et les conseils d’usage sur le comportement à tenir dans le travail, il faut à partir de 10 heures, libérer les élèves pour leur permettre de se consacrer aux divertissements du jour.

Ce jour, devrait être consacré à la célébration des retrouvailles après trois mois de séparation. Ils n’ont pas le cœur à l’ouvrage, ils doivent savourer le bonheur, exprimer leur joie, manifester le plaisir de se raconter leurs souvenirs de vacances et de jouer. Il s’agit de coller aux réalités précitées : conditions défavorables, euphorie du jour. Le deuxième jour est plus indiqué, parce que les enfants s’étant vidés de leurs émotions peuvent se consacrer désormais au travail. Il faut par conséquent se mettre dans la perspective de décaler d’un jour la reprise effective du travail et à la place du concept « Ubi tey Jang tey », adopter le concept « Ubi tey Jang subeu ».

En définitive, l’administration et les municipalités doivent engager un débat sérieux sur la gestion des ouvertures, peut-être même, revoir les termes du transfert de la compétence. La prise en charge des paramètres ne doit pas être traitée en perte et profit. Si l’on veut un démarrage correct, une école performante, il faut régler les préalables. L’indifférence mesquine manifestée à l’endroit du dénuement des écoles doit être réparée. Malheureusement, comme le dit le ministre : l’essentiel est de démarrer le travail même avec deux élèves.

Mieux, pourquoi impose-t-on à l’élémentaire malgré le dénuement absolu, tout ce qu’on n’ose pas s’imaginer ailleurs dans les autres cycles jusqu’à l’université où les démarrages effectifs du travail ne préoccupent personne, malgré toutes les faveurs ?

 

Amadou Sy (Olty)
Email : oltysy57@gmail.com

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