Zircon de Niafran : Et si nous prenions du recul ?


Nous avions entendu parler du dossier Zircon pour la première fois en septembre 2015, avec la lettre d’alerte, d’un collectif de chercheurs au Président de la République.

Dans cette lettre, les scientifiques exprimaient quatre inquiétudes :

  • 1. les risques que ferait courir une éventuelle exploitation à un milieu qui leur paraissait déjà fragile compte tenu de la montée des eaux océaniques
  • 2. les risques de destruction de la mangrove qui abriterait un des plus riches écosystèmes de la planète (Aire Marine Protégée d’Abéné).
  • 3. le risque de fragilisation du cordon dunaire qui semblerait-il, constitue le dernier rempart entre l’océan et les habitations locales.
  • 4. Le manque supposé de garanties satisfaisantes de l’étude environnementale proposée par le Promoteur.

Les Chercheurs dans le fond, n’étaient pas opposés au projet mais semblaient plus préoccupés par la prise en compte des différentes problématiques liées à la mise en œuvre.

Nous avions commencé par suivre le dossier juste pour en savoir un peu plus. Très vite, nous découvrîmes que des incompréhensions (dans la perception-même) entre parties prenantes, commençaient à poindre à l’horizon. Deux articles  dont les titres annonçaient déjà la couleur d’une catalyse de  dissension sociale, viendront nous conforter dans notre appréhension:

a-  Sénégal. Bataille à mort autour d’un minerai précieux : le zircon

b- L’exploitation des sables metalliferes du littoral casamancais (Senegal): Un projet à risques

Si le premier article nous parle du montage du projet depuis Carnegie Minerals jusqu’à Astron, en insistant sur ce qu’il appelait les « zones d’ombre » et l’importance des enjeux, il se demande si le fonctionnaire Gorgui Mbengue, Sous-préfet de Diouloulou n’avait pas été assassiné pour son implication dans le dossier Zircon.

Le deuxième article nous a paru plus évocateur quant à  l’instrumentalisation et la manipulation cynique et vile, de l’opinion que nous suspections. Rédigé par Luc Descroix, Géographe-hydrologue, Directeur de Recherche à l’Institut de Recherches sur le Développement à Paris, et Jean Claude Marut du CNRS de Bordeaux, ce document est riche, précis et concis. De plus l’appartenance professionnelle des deux signataires  à des institutions françaises très présentes dans la configuration géopolitique mondiale, ne nous avait pas échappé. Elle seule déjà crédibilisait le travail des deux experts géographes : la thèse d’un supposé manquement de l’Etat du Sénégal par rapport au dossier prend alors les contours d’une évidence scientifique aux yeux des observateurs et d’une frange importante  de la population sénégalaise.

Leur document qui se voulait avant-gardiste, nous parlait déjà d’instrumentalisation et de controverse. Nous sommes  en 2015. Aujourd’hui en ressortant leur reportage, il ne nous semble pas exagéré d’affirmer que ces deux experts ont plus contribué à la radicalisation des fronts que rapporté des faits inhérents à une situation. Les  différentes organisations locales y compris les factions du MFDC auxquelles allusion avait été faite dans le texte, vont effectivement faire dans l’intimidation contre certaines notabilités favorables au projet et dans les déclarations de guerre contre le Sénégal, si le projet venait à démarrer. Et certains de poser comme condition préalable, le règlement définitif du conflit avant toute exploitation de mine en Casamance.

Ce fut donc insidieusement mais très habilement, que l’analyse scientifique  glissa pour laisser place au parti-pris, occultant au passage toute la rigueur scientifique attendue de scientifiques de la trempe des auteurs : « Loin d’être un choix entre développement et non développement, le projet d’exploitation minière en Casamance, dans la mesure où il intervient dans un milieu fragile, pose plus fortement que d’autres la question de la nature du développement souhaité par les populations ».

Dans leur conclusion, nos deux experts culpabilisent non seulement la conscience citoyenne nationale, mais renvoient l’Etat du Sénégal à ses engagements internationaux non sans suspecter son gouvernement de nourrir secrètement, l’ambition de capter des fonds verts : « Les suites que donnera l’Etat sénégalais au projet Niafran seront l’occasion de vérifier la consistance de son discours (très récent) sur le développement durable : simple affichage de circonstance, destiné à capter la rente environnementale de la COP21, ou véritable tournant politique ? Mais elles seront aussi l’occasion de vérifier la consistance de son discours sur la participation des citoyens à la vie publique».

A LIRE AUSSI  Le rôle des forces de sécurité dans la protection de l’environnement : le sens de la thématique

La réputation du CNRS et de l’IRD entre autres,  va ainsi peser sur les consciences nationales et internationales. Ce qui n’était à la base qu’un projet minier avec ses controverses, (inhérentes à toutes les exploitations minières), est désormais perçu comme un pied de nez du gouvernement à une partie de la population casamançaise. Une mise à  jour du conflit casamançais, qui vient torpiller  un processus de paix précaire certes, mais effectif qui avait semblé jaillir des entrailles d’une guerre vieille de plus de 35 ans.

La propension de certains Casamançais à la victimisation va faire le reste. Très vite des mouvements de lutte sont mis en place pour porter le combat contre le Zircon (Zircon Hani, l’Appel de la Dune, etc.…). Les factions du MFDC citées dans le document vont effectivement monter au créneau, pour se positionner comme les dépositaires de la volonté populaire casamançaise.

Après d’intenses recoupements, rencontres et  écoutes, nous notons et constatons avec beaucoup d’appréhension et d’inquiétude, que ce qui restait des fragments de cette Casamance émiettée, va encore se cristalliser en morceaux ou clans, juste pour un projet d’exploitation minier comme il en existe à travers le monde :

  1. Le clan du Porteur du Projet
  2. Le clan des Activistes politiques
  3. Le clan des Activistes dits de la société civile
  4. Le clan des « Victimes » de la rumeur
  5. Le clan des  « silencieux »

I- Le Clan du Porteur du Projet

Ce clan  porteur du Projet et sa tutelle Astron auront pêché par une communication ô combien insuffisante et se retrouve aujourd’hui, dans une position défensive. LA RUMEUR  s’était déjà installée en prenant  des raccourcis qui aujourd’hui, présentent la longue période d’incubation du projet (2003-2017) comme une volonté divine, qui aurait ainsi permis de  mettre à nu une supposée entourloupe du duo Etat du Sénégal- Astron, laquelle entourloupe serait,  éventrée par des nationalistes.

Il nous a aussi semblé que le Représentant du Promoteur n’avait pas pris la pleine mesure des enjeux encore moins suffisamment expliqué les retombées économiques du projet pour les populations. Il se serait simplement contenté et suffi des conventions signées en 2004 entre parties prenantes, tout en oubliant qu’en 14 ans, beaucoup de choses pouvaient se passer.

Des relais que Carnegie aurait identifiés, sur lesquels, Astron comptait pour mieux expliquer l’essence du projet aux populations, ne seraient pas  à la hauteur de l’ambition de persuasion. Aujourd’hui, on ne parle même plus de ces conventions signées avec les représentants des villages impactés et autres opérateurs économiques présents dans la zone,  parce qu’entre-temps, d’autres ambitions ont fait leur apparition.

Même son récent engagement aux cotés du Casa Sport au titre de sponsor, n’a été que très timidement vendu aux populations sénégalaises, ouvrant encore plus large, le portail de supputations, la fenêtre des interprétations et la persienne des suspicions.

II. Le Pole des Activistes Politiques

Il est vrai que la Caravane des PME  de 2003  sous Maimouna Sourang NDIR, Ministre, avait brillamment porté  le projet.  Le Pr Balla Moussa DAFFE, le parrain putatif du projet, véritablement convaincu de la bonne opportunité de développement pour la région, s’était investi sans compter pour ce dossier.

Malheureusement, sa belle victoire  de mobilisation et de fédération des populations autour du projet, ne survivra pas au long processus car, le Pr DAFFE ne sera plus aux affaires  avec la déchéance du PDS en 2012. Il perdit  aussi la main sur le dossier Zircon. Les acteurs changeant, l’influence politique change aussi de bord. L’éviction du PDS pourrait faire partie du lot d’explications de l’actuelle  et virulente controverse.

A LIRE AUSSI  Macky Sall et les malades mentaux : 5 ans d’injustice

De plus, la longue période d’entre la prospection, première phase du projet  et celle prévue pour le début de l’extraction du minérai, aurait aussi contribué à vicier le débat car il est établi que le clan du régime Wade, qui était le porteur du projet hier, est devenu aujourd’hui, le pourfendeur le plus féroce et le plus virulent  Au demeurant les arguments techniques avancés par le front du Non ne seraient pas à occulter, tout comme le débat sur la pertinence ou non du projet , mais faisons-le dans le strict respect des convictions des uns et des autres. Le dernier mot revient aux experts dont les conclusions impartiales  sont attendues

III. Le Pole des Activistes dits de la Société Civile

C’est avec beaucoup d’intérêt que nous avons parcouru le Mémorandum du Comité de lutte du 10 Septembre 2017. Cependant beaucoup d’actes posés, nous ont gêné :

En recoupant certaines informations, nous avons été interpellés par des ressortissants de Kabadio et Niafran  choqués du fait qu’une marche à Dakar, supposée avoir été organisée par les Etudiants  de leurs localités, n’ait enregistré aucune présence effective d’un seul originaire de la zone. Ces étudiants  disent n’être ni de près ni de loin concernés par cette marche dont ils n’auraient entendu les échos que par les relais médiatiques.

D’autre part, des membres du bureau de l’Association des étudiants pour le Développement de la Casamance (Kekendo), affirment aussi n’avoir pris part à aucune marche de Ziguinchor en tant qu’organisation et qu’à aucun moment, une délibération de leurs instances n’a donné de mandat pour que Kekendo soit cité comme partie prenante à une quelconque lutte en Casamance.

Au cours de notre enquête sur le terrain, il nous a été rapporté que des Européens, habitués de la zone, tiraient en sous-marin les ficelles de la controverse locale, pour contrecarrer le projet juste par hantise de perdre leur cadre de vacances. Ils auraient même financé certaines activités du front du Non.

IV Le Pole des victimes de la rumeur

Composé de deux blocs : Le premier défendrait le projet pour l’opportunité de développement offerte à la zone, le second le rejetait pour des informations reçues, selon lesquelles, l’ouverture de la mine plongerait la Casamance dans un cycle de calamités naturelles, favoriserait de graves maladies incurables de type cancer, assécherait les puits d’eau potable et anéantirait toutes les rizières, etc…

Chacun défendait sa position avec une conviction qui malheureusement, ne laissait aucune possibilité de doute raisonnable. Un ressortissant de Kabadio nous disait à ce propos, qu’il tenait sa certitude de son ami français habitant Kafountine. Ces populations, de bonne foi seraient ainsi victimes de la rumeur.

Le procès-verbal de la réunion de la rencontre de Mongone le 28 Août 2017 dernier, organisée par le commandement d’une faction de la rébellion à laquelle le CRADESCA (Cadre de Réflexion et d’Appui aux Actions de Développement Economique et Social en Casamance) avait été convié en tant qu’entité ressource, en était la parfaite confirmation de la prédominance de la rumeur dans le dossier Zircon.

Voici ce que mentionne le rapport dès l’entame : « En introduction, il revenait au chef de la délégation du commandement de Diakaye(MFDC), par ailleurs Président de séance, de souhaiter la bienvenue à tous les participants. Il demandera à l’ensemble des participants sans distinction aucune et pour chacun de dire ce qu’il sait du dossier du zircon et à chacun de donner sa version des faits tels qu’il l’a entendue ou suivie. Car le constat général est que l’Etat du Sénégal et la compagnie CARNEGIE n’ont associé personne dans la phase de sensibilisation ».

A LIRE AUSSI  L’indépendance de la Justice au Sénégal : Entre leurres et lueurs

Et CRADESCA de justifier son adhésion au bloc du refus dans le procès-verbal en ces termes :

« Cette opposition est la résultante du manque de respect pour les populations de la localité des autorités de l’Etat du Sénégal et de la compagnie et qu’il était possible de multiplier la sensibilisation et d’aboutir à un consensus. 

Cette thèse partait du fait qu’en 2014 une OCB de Kataba1 avait rencontré le Gouverneur en son temps, pour avoir des informations complémentaires sur l’échec d’un financement de l’Union européenne pour l’implantation de 120 fermes dans l’Arrondissement de Kataba, pour la création de 1200 emplois.

Ce projet devait objectivement lutter contre l’immigration clandestine et la dévastation à outrance des forêts de l’Arrondissement. Et au Gouverneur de demander à l’OCB / GPA3 d’avoir laissé des moyens de financement de ce projet dans leur propre Arrondissement, pour aller en chercher en Europe. Après large concertation avec celui – ci, un Cadre de Réflexion et d’Appui aux Actions de Développement Economique et Social en Casamance (CRADESCA) est né et a pour ambition première, d’appuyer par la concertation et la sensibilisation toutes les initiatives de développement en Casamance ».

En poussant nos recherches, il nous a été rapporté que les dirigeants du CRADESCA avaient été reçus  par le Président Macky SALL lors du dernier conseil des Ministres décentralisé à Ziguinchor. En tant que structure fédératrice des initiatives locales, ils auraient sollicité et obtenu du Président, des moyens pour une campagne de sensibilisation dans toute la zone  pour une meilleure appropriation d’un certain nombre de Projets dont celui du Zircon.

Le Président, après les avoir écoutés, remerciés et encouragés, leur avait recommandé de surtout travailler sans relâche pour la consolidation de la paix, tout en restant à l’écoute de tous. Séance tenante, il leur avait fait remettre 3 Millions de francs pour la poursuite de leurs activités. Il nous a aussi été rapporté que le représentant du promoteur, avait lui aussi remis 3  autres Millions au CRADESCA en guise d’appui financier.

V- Le Pole des Silencieux

Ce pole a son importance car il semblerait qu’il soit constitué de personnes qui seraient soit dépités, soit apeurés, face aux menaces du MFDC. Mais la grande majorité de cette frange, interrogée, dit ne rien comprendre du projet et préfère se réserver.

Conclusion

Notre propos ne vise pas à discréditer une quelconque publication encore moins le Mémorandum de la société civile. En lieu et place des invectives, des insinuations douteuses, des calomnies et des injures, nous croyons que les vrais enjeux et leurs corollaires d’exigences, sont ailleurs.

Le conflit casamançais ne devrait pas se positionner comme un programme informatique dont les mises à jour se conçoivent au gré des intérêts de personnes. Ce n’est pas la première fois qu’une exploitation minière soit entreprise ou annulée dans le monde. Toutes les expériences d’exploitation minière ont toujours fait l’objet d’intenses confrontations d’idées partout ailleurs.

Nous ne pensons pas qu’il devrait en être autrement chez nous au Sénégal. Mais faisons-le dans le respect pour nous-mêmes, pour nos institutions et pour notre pays. Aucun Sénégalais ne peut se prévaloir d’être plus patriote que les autres. Prenons généreusement et objectivement le recul nécessaire et examinons ce projet avec responsabilité et maturité, pour un développement harmonieux de la Casamance.

Que nous faut-il pour cela ?

 

Xavier DIATTA

Ecrivain

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.