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Le Crépuscule Du Citoyen Et Le Triomphe De La Télé-citoyenneté

Le cerveau de nos compatriotes est ainsi occupé des heures durant à l’amusement et à la superficialité insupportable de quelques maîtres de la parole et du spectacle que ni la décence, ni la religion, ni même le civisme n’arrêtent. Divertis à longueur de journées, les Sénégalais ne voient pas qu’on les forge ainsi pour les vendre au plus offrant (publicitaires ou hommes politiques).

La télé est devenue le miroir illusoire du Sénégal ou d’un Sénégal qui n’existe pas, parce qu’elle a réussi à créer les «falses needs» (besoins illusoires ou désirs artificiels) pour détourner les Sénégalais de la vraie réalité et des vrais besoins. Gustave Flaubert a dit : «Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains.» Eh bien tant pis pour les idoles et pour nos pauvres mains, car il n’y a pas de plus grande conquête que celle consistant à déconstruire les idoles.

Ces êtres qui peuplent nos esprits et nous empêchent de penser librement sont puissants et avides : notre capacité à comprendre et à choisir d’après notre compréhension est complètement apprivoisée. Des réseaux d’influence sont tissés aujourd’hui dans notre pays par le truchement des médias ; de sorte qu’en devenant dépendant du divertissement, on devient dépendant de la télé qui le réussit le mieux ; et en devenant dépendant de cette télé, on devient dépendant des informations qu’elle nous donne. La conséquence ultime de cette large supercherie est que cette télé devient un moyen de promotion ou de déclin : des hommes que rien ne prédispose à jouer un rôle important dans la direction et la gestion des affaires du pays se sont imposés comme incontournables dans tous les domaines de la vie sociale ! Dans une société qui accorde toute sa confiance aux médias et à ses animateurs (artistes, journalistes, communicants, hommes politiques, intellectuels de studios, etc.), l’opinion individuelle est d’une précarité telle qu’elle est obligée de s’accommoder aux mirages de ces acteurs.

Quand l’individu est infiltré jusque dans la conscience qu’il a de lui-même, il n’a plus d’assurance et est inhibé aussi bien dans ses pensées que dans ses prises de position et dans ses décisions. La connivence actuelle entre le pouvoir et l’écrasante majorité des médias sénégalais est une grande perversion de la démocratie par les moyens de la démocratie. En s’emparant de l’espace public sous forme d’un trust politico-médiatique, on cherche à transformer les Sénégalais en consommateurs d’une démocratie formelle et festive, dont ils ne sont que les spectateurs ou les instruments.

La spirale du silence que décrit Elisabeth Noëlle-Neumann est très active ici : l’instinct de l’imitation qui détermine notre sociabilité est capturé pour fabriquer ou influencer l’opinion publique. Dans «La spirale du silence, une théorie de l’opinion publique», Elisabeth Noëlle-Neumann explique la dimension coercitive et transcendante de l’opinion publique : «Pour ne pas se retrouver isolé, un individu peut renoncer à son propre jugement… Cette peur de l’isolement (non seulement la peur qu’a l’individu d’être mis à l’écart, mais aussi le doute sur sa propre capacité de jugement) fait, selon nous, partie intégrante de tous les processus d’opinion publique. Là est le point de vulnérabilité de l’individu ; c’est là que les groupes sociaux peuvent le punir de ne pas avoir su se conformer.»

Il y a une espèce de clergé (constituée de politiques, de professionnels des médias, d’intellectuels de l’oralité, de l’image, et de sportifs, etc.) qui se légitime dans une sorte de champ gravitationnel à trois axes : pouvoir-argent-presse. La tyrannie du consentement qui est exercé sur le citoyen sénégalais repose essentiellement sur la fixation de l’attention et de l’intérêt du spectateur ou de l’auditeur. Bergson a expliqué que la conscience est sélection, intérêt ou choix : elle sélectionne ce que rend l’action possible ou efficace. C’est ainsi par exemple que le nom d’une personne que nous avons perdu de vue est oublié : parce que le nom ne sert qu’à appeler ou à identifier un visage, dès que ces deux intérêts disparaissent, le nom est oublié. A la prochaine rencontre avec la personne dont le nom a été ainsi rangé dans l’arrière-plan de la conscience, son nom ressurgit subitement à la surface de la conscience, parce qu’on a besoin d’accomplir une action. Il ressort de cette thèse que tout oubli est choix ; que tout ce qui est inconscient ou oublié l’est par défaut d’intérêt ou d’intensité.

Un prédicateur célèbre a dit en ce sens que le nombre croissant d’accidents de la circulation est dû au fait que les conducteurs sont distraits de leur volant par la tenue captivante des jeunes filles. Car en s’intéressant à quelque chose, la conscience se désintéresse d’autre chose : elle ne fait que choisir (les wolof disent «xel meunouta diapp niaar»). Dans la mesure donc où la conscience est intérêt, il n’est plus difficile de contrôler les citoyens : il faut faire en sorte que leur intérêt soit focalisé sur le divertissement et l’érotisme pour les conditionner. Le média, qui réussit à phagocyter les grands faiseurs de spectacle et les sportifs célèbres, remporte aisément la palme de l’audimétrie.

Bien qu’une telle audimétrie n’ait rien de professionnel ni même d’authentique, elle devient la norme de légitimation de toutes les productions dudit média. La légitimité de l’audimétrie devient à son tour, une monnaie d’échange d’une valeur économique et politique insondable. Tous ceux qui veulent avoir une image sont obligés de faire la cour assidue à ce média qui, sans le revendiquer, s’est imposé comme une instance redoutable de fabrique d’opinion. La ligne éditoriale du média en question, tourbillonne au gré du vent de ses intérêts économiques et politiques : c’est manifeste, tout le monde le sait ou le constate, mais personne n’a le courage de le dénoncer. Il suffit simplement d’observer le processus d’inféodation des organes de presse aux grands opérateurs économiques du pays et/ou au régime en place pour s’en convaincre. Les mêmes télés qui nous divertissent sont celles qui nous inculquent des figures, des images stéréotypées et fausses de la réalité politique et économique du pays. En figeant nos consciences sur leur repère divertissant, elles déplacent insidieusement notre intérêt sur des significations et des valeurs qui ne sont ni vraies ni unanimes, mais qu’elles vont imposer.

Ceux qui récusent la théorie de la fabrique de l’opinion et son autorité parfois tyrannique sur nos consciences, n’ont qu’à se demander comment un sportif jadis adulé devient brusquement la risée de tout le monde. Comment le fait d’ostraciser une personne dans le quartier ou le village devient une mode inconsciemment adoptée par la majorité des habitants sans raison valable ? Dans L’ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville expose la façon quasi hypnotique par laquelle une opinion tyrannise les individus. L’idéologie «anti-religion» parasite de la révolution française, a parfois tétanisé des croyants en les obligeant à montrer une certaine indifférence voire une hostilité envers la foi : «Les hommes qui conservaient l’ancienne foi craignirent d’être les seuls à lui rester fidèles, et, redoutant plus l’isolement que l’erreur, ils se joignirent à la foule sans penser comme elle. Ce qui n’était encore que le sentiment d’une partie de la Nation parut ainsi l’opinion de tous, et sembla dès lors irrésistible aux yeux même de ceux qui lui donnaient cette fausse apparence.» Sous nos tropiques, il est presque devenu un crime de reconnaître au régime de Wade la moindre qualité : il faut que tout le monde sente au fond de lui-même que dire du bien de Wade et de son régime est intolérable. Il a fallu attendre que le lutteur Yekini connaisse une seule défaite pour que tous ses vices soient exposés, comme si le succès sportif absout tous les péchés.

La disposition d’un individu à exprimer publiquement son opinion ou à adhérer à une autre est, selon Elisabeth Noëlle-Neumann, tributaire d’un certain nombre de paramètres : «Les mass-médias appartiennent au système par lequel l’individu acquiert son information sur son environnement. Pour toutes les questions qui ne relèvent pas de sa sphère personnelle, il est presque totalement dépendant des mass-médias tant en ce qui concerne les faits eux-mêmes que pour l’évaluation du climat de l’opinion. Il réagira en règle générale à la pression de l’opinion dans la forme où celle-ci est rendue publique». Bref, la mécanique de la spirale du silence repose essentiellement sur l’abondance et le caractère régulier d’une opinion dans les médias : à force de maquiller la réalité par les mots et les images, on finit par fixer l’attention davantage sur ceux-ci que sur la réalité. C’est devenu un secret de polichinelle : de même qu’il y a des requins de studio dans le domaine de la musique, il y a aujourd’hui des maniaques de l’opinion dans les médias. Ils utilisent leur popularité médiatique pour diffuser directement une opinion politique. Au lieu d’être «la voix des sans voix», certains médias sont, sans gêne, devenus la voix d’une seule voix. Créateurs de l’opinion publique, les médias sont devenus des enjeux politiques d’une redoutable efficacité.

François-Bernard Huyghe, dans Comprendre le pouvoir stratégique des médias, explique ces enjeux en des termes qui décrivent quasiment la cartographie éditoriale de la presse sénégalaise : «D’une part, ils décident de ce qui apparaîtra comme significatif ou urgent, enclenchant une spirale de l’attention (plus on en parle, plus c’est important, donc plus on en parle). Celle-ci suppose a contrario une spirale du silence où s’enfoncent les événements, les courants, les opinions ainsi laissés dans l’ombre. L’exemple le plus choquant est celui des «guerres invisibles» ; des événements aussi graves que des conflits sanguinaires peuvent être quasiment ignorés : saviez-vous par exemple que le terrorisme a fait bien plus de morts en Inde qu’au Moyen-Orient dans la dernière décennie ? Et pourtant, qui en parle ? D’autre part, les médias posent les termes et les catégories dans lesquels sont représentés les acteurs et les attitudes (les autorités, les experts, les protestataires, les intellectuels, l’homme de la rue, les pro ceci, les anti cela) ce qui ne contribue pas moins à formater la vision que l’on se fait de la réalité.» Ce que décrit ici François-Bernard Huyghe est ce qui est communément appelé la fonction d’«agenda-setting» des médias : ils s’arrogent le droit de décider de ce qui est important, de ce qui est juste ou pertinent ou non.

Dans les débats qu’ils organisent, le prétexte de la contrainte de temps est opposé à tous ceux qui veulent développer une idée ou une opinion non conforme, c’est-à-dire dissonante. La prévalence d’une opinion n’est jamais naturelle : il y a une multitude de ressorts sur lesquels on agit pour imposer au public, une façon de voir et de comprendre. Nos idoles médiatiques prêchent sur l’autel où notre lucidité, notre libre-examen et nos choix sont sacrifiés. Prudence, méfiance et modération sont donc requises pour faire face à cet impérialisme qui n’est qu’une forme d’exploitation du Peuple. Ludwig Feuerbach pensait que «l’idole se différencie de Dieu en ce qu’elle est quelque chose alors que Dieu est tout», il se serait ressuscité aujourd’hui, il aurait constaté que les idoles sont devenues Dieu. Elles ont pris sa place après L’avoir chassé de nos cœurs et du monde sur lequel elles règnent désormais sans partage.

 

Alassane K. KITANE

Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck

Thiès

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