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Retour Au Monolithisme Des Medias D’etat

Ce qui s’est passé dans la nuit du 31 décembre 2019 est inédit. Jamais depuis l’avènement des médias privés, le discours présidentiel n’a manqué de faire l’objet de décryptage critique. Hélas, pour la première fois dans l’histoire du Sénégal de l’ère des médias libres, le service de communication de la Présidence est parvenu à sevrer les Sénégalais des traditionnels débats contradictoires animés au niveau des différentes télévisions et autres radios leaders. Le président de la République, en bon stratège, a anéanti toute possibilité de débat contradictoire sur son discours. Lequel n’a été d’ailleurs qu’un remake light de son speech de l’année dernière. Son éternel numéro sur les indicateurs macro-économiques au vert, ses réalisations dans les domaines des infrastructures ou de l’agriculture — malgré les scandales soulevés par Moustapha Cissé Lo et la difficulté de collecte des huiliers —, de l’énergie et tutti quanti. Toutes ces questions qui méritaient d’être débattues contradictoirement ont été abordées timidement par les « meilleurs » journalistes du Sénégal triés sur le volet et à la manœuvre dans les jardins exotiques du Palais royal, pardon présidentiel.

La position du président de la République devant les journalistes intervieweurs, les journalistes spectateurs, l’équipe gouvernementale, ses enfants et la Première Dame laissait penser à un Roi en face de sa cour. Souvent les caméras nous montraient le rictus forcé de certains membres de la cour présidentielle comme pour manifester à sa Majesté tout l’intérêt qu’ils portaient à ses interventions indigestes. Ce, à l’image des démocraties populaires comme la Corée du Nord où quand le leader suprême Kim Jong-un parle, tout le monde acquiesce quel que soit l’intérêt que l’on porte à ses propos insipides.

En contrepartie de leur participation à la grande rencontre du palais et de leur acceptation à diffuser la grande interview de l’année, toutes les chaines auxquelles appartiennent les journalistes télé et radio qui avaient l’impérieuse et la laborieuse mission d’interroger limitativement sa Majesté sur des thèmes choisis par une journaliste de la RTS ont été gratifiées d’une somme comblant le soi-disant manque à gagner à pareille heure de diffusion.

Par voie de conséquence, il fallait diffuser toute la soirée présidentielle sur toutes les chaines et radios concernées. Une façon diplomatique de dire que Macky a bâillonné par l’usage des espèces sonnantes et trébuchantes toutes les télés « grandes gueules » qui ont l’habitude de passer sous les feux de la critique le discours présidentiel de fin d’année. De cette manière, il a anesthésié tous ces journalistes qui habituellement animent les grands débats dans leurs télés respectives.

Par ce procédé inédit dans les annales des médias nationaux, le président Macky Sall a imposé une sorte de censure aux médias les plus suivis du Sénégal privant ipso facto nos compatriotes des débats contradictoires post-discours présidentiel dont ils avaient l’habitude de se délecter les soirs de 31 décembre. Du coup, il a empêché avec la complicité consciente ou inconsciente desdits organes de presse à ses opposants de médiatiser leurs lectures critiques et contradictoires à travers le tube cathodique ou les ondes des radios. Une fois encore, la stratégie de réduction des médias à leur plus simple expression du président Macky Sall a prospéré cette nuit du 31 décembre 2019.

Dans toutes les télés, il fallait faire passer une seule image : celle du Président Macky Sall, la journaliste RTS Arame Ndao distributrice de parole, veillait avec son glaive aux questions des intervieweurs qui pouvaient provoquer une fâcherie présidentielle. Ainsi, chaque journaliste avait droits à trois questions. Ce qui est contradictoire à la liberté d’expression. Et avant de poser sa question, il faut la calibrer et laisser au Président toute la latitude pour répondre à sa guise.

Point de questions du tac au tac avec des relances désarçonnantes ou déstabilisantes. Il fallait laisser le soin à sa Majesté Sall de dérouler et de convaincre ses auditeurs et téléspectateurs. Encore une fois, les plus grands perdants lors de cette soirée de prestation soporifique, ce sont les Sénégalais insatiables de débats contradictoires et critiques après le message présidentiel. On assiste hélas au retour au monolithisme de la presse d’Etat des années socialistes où seul l’ORTS ou la RTS détenait le monopole des médias. Mais heureusement que le groupe D-Média a brisé le bel unanimisme qui avait comme terrain d’exécution le palais présidentiel.

Sen Tv et Zik-Fm, qui ont décliné l’offre du service de la communication du Palais, ont permis aux Sénégalais d’entendre par la voix du principal opposant à Macky Sall, à savoir Ousmane Sonko, une intervention contradictoire. Il fallait seulement consulter les réseaux sociaux pour voir que l’audience du leader de Pastef damait le pion à celle cumulée de toutes les autres chaines qui diffusaient la « grande interview » de fin d’année du président de la République.

D’ailleurs, Sen-Tv, qui a vu ses programmes frappés d’une suspension le même jour à minuit, considère à juste titre qu’elle a été sanctionnée pour avoir refusé de cautionner ce qui, à ses yeux, paraissait comme une pantalonnade médiatique. Du pseudo-débat au palais, les Sénégalais n’ont pas tiré grand-chose parce que le Président est revenu sur ces histoires de croissance et autres litanies de chiffres qui ne les intéressent guère. Malheureusement pour nos compatriotes, les vraies questions afférentes à la hausse du prix de l’électricité, à la cherté de la vie et à la clarification du 3emandat, n’ont soit pas été abordées ou alors avec une langue de bois !

Et il n’y avait aucune possibilité d’insister et d’acculer le Président parce que le journaliste-gendarme Arame Ndao ne permettait pas au poseur de la question de revenir à la charge. D’ailleurs, les remerciements personnels du Président décernés à ladite consœur à la fin du marathon verbal à sens unique sont révélateurs du soulagement de Macky Sall qui est parvenu à éluder les questions qui fâchent ou qui gênent. Répétons-le : cette formule qui inaugure le retour au monolithisme des médias d’Etat va à l’encontre de la pluralité de l’information et tue le débat contradictoire.

Dans un pays où le pluralisme médiatique est érigé en vertu première, il est inconcevable, voire périlleux, de laisser au seul président de la République le soin d’occuper tous les médias durant une soirée aussi importante que celle du 31 décembre et de dérouler selon un plan bien défini par ses journalistes de la RTS. Ce même une contrepartie financière est dégagée pour compenser un soi-disant temps d’antenne réservé à la publicité.







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