Orthographe des mots wolof : faut-il créer une police des langues nationales ?


S’il existe une préoccupation, largement partagée par tous ceux qui sont soucieux du devenir des langues nationales, c’est bien l’anarchie qui prévaut dans la manière d’écrire nos langues nationales, particulièrement le wolof et, ce, sans le moindre respect des règles qui les régissent. La désinvolture avec laquelle on transcrit et parle nos langues nationales jure nettement avec l’extrême déférence avec laquelle on traite la langue de Molière. C’est courant de constater des locuteurs massacrer littéralement nos langues nationales sans même sourciller au moment où ils se confondent en excuses au moindre lapsus commis dans la langue française. C’est un spectacle ahurissant de voir un Wolof tout crin, déclamer, à l’entame d’un discours, des propos du genre : «Veuillez m’excuser, mon wolof n’est pas bien prisé.»

Les erreurs de transcription de nos langues nationales culminent avec la célébrissime expression «Wax waxeet» considérée, unanimement comme le best seller de l’année 2011. Sur le plateau de l’émission «Sen xalàat» diffusée sur Sen Tv le vendredi 13 juin, en présence de Pape Diokhané «Inspecteur», le très respecté Colonel Oumar Guèye a semblé donner son onction à la transcription de l’expression «Wax waxeet» en lui donnant même un contenu moins péjoratif que ne le pense l’opinion publique. Certes, mon avis ne pèse pas lourd devant celui de l’éminent écrivain mais comme le dit l’adage : «Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà.» (dëgg puso bu réer la, mag man a koo for, gune man a koo for). Pour m’être introduit un peu par effraction dans le débat, je voudrais m’excuser de ne pouvoir partager le point de vue du Colonel Guèye dont la rigueur intellectuelle est de notoriété publique. A mon humble avis, cette transcription de l’expression «Wax waxeet» qui ne veut rien dire d’autre que «j’avais dit, je me dis» n’est pas consacrée en langue nationale wolof. La transcription exacte de l’expression est «Wax wàqet». Plusieurs considérations d’ordre grammatical corroborent cette dernière hypothèse. La consonne glotale q (qui équivaut à xx) est une consonne géminée qui revêt toutes les propriétés des consonnes du genre comme (gg dans àgg – kk dans fàkk etc.).

En cette qualité, le à, qui ne précède que les consonnes géminées se place toujours devant q (àq – fàq – sàq).
Dans les mots en langue wolof, une longueur (entendez une voyelle longue : aa – ii – ee – uu) ne précède jamais une consonne géminée comme l’attestent les exemples suivants :
Yeew / Yewwi ; Yee / Yewwu. C’est aussi le cas pour la consonne q
la langue wolof n’admet pas le cas d’une consonne géminée placée à l’initiale d’un mot. Par contre, la consonne géminée peut être placée aussi bien à l’intervocalique qu’à la finale comme dans les cas suivants : fàqat – bàq – Lakk – Lakkaat, etc.
En cas d’opposition surtout avec le i inversif, on gémine (doubler) la dernière consonne du mot inversé avant d’ajouter i. C’est ainsi qu’on écrira : teg # teggi ; lal # làlli ; aj # àjji mais on écrira également : bax # boqi ; sox # soqi ; wex # weqi ; et wax # wàqet.

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L’obligation de vigilance devrait surtout s’exercer au niveau des espaces publics, sur les frontons des panneaux publicitaires, sur les écrans de télévision où la transcription des mots en langues nationales subit toutes les formes d’altérations possibles et imaginables. Il me semble que la présence des mots en langues nationales dans les espaces publics contribue à la politique de promotion d’un environnement lettré au service des alphabétisés et des néo-alphabétisés qui doivent réinvestir les pré-requis. Mais, à la pratique, on foule royalement au pied les règles de transcription sans que cela n’éveille la moindre expression d’indignation de la part de nos compatriotes. Sous ce dernier rapport, je voudrais très sommairement, relever quelques cas d’erreurs de transcription triées sur le volet.

L’émission matinale de la Tfm «Yeewu leen !» (Yeewu, qui signifie se lier-s’attacher), est un mot dérivé du verbe Yeew alors que «Yewwu leen !», qui signifie (réveillez-vous !) est dérivé du verbe Yee conjugué au mode impératif comme le précédant verbe «Yeew». Je n’en voudrais pour preuves que deux cas de figure : le mouvement féministe dénommé «Yewwu Yewwi» (s’éveiller et libérer). L’expression «Yeewu leen ci yoon» (soyez respectueux de la loi) est différente de l’autre expression «Yewwu leen ci yoon» (éveillez-vous à la loi). Pour toutes les considérations qui précèdent, l’émission devrait être intitulée «Yewwu leen !» dans l’hypothèse, bien sûr que son concepteur voudrait dire «réveillez-vous».

Une erreur de transcription est également notée dans l’intitulé de l’émission de Walf Tv «Taneef» qui aurait du s’appeler (Tànneef) qui est un nom dérivé du verbe tànn (sélectionner ou choisir) auquel on a affecté le suffixe eef (qui exprime l’idée de produit de – tiré de on extrait de) comme dans les mots meññeef – njureef – pasteef, etc.

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Concernant la 2Stv, l’émission «Thiow li» ! Thiow li ! devrait être transcrite, en termes wolofs purs, pour donner coowli ! coowli !

L’émission «Tok – tek» de la Sen TV comporte une grave faute de transcription qui procède d’une erreur grammaticale avérée. Il faut d’abord relever que les consonnes simples K – P – C ne sont jamais placées à la fin d’un mot en langue nationale wolof. Toutefois, elles sont confondues avec les occlusives sourdes en finale qui se prononcent K – P – C à la fin d’un mot wolof mais qui s’écrivent g – b – j. Pour s’assurer de l’orthographe exacte des mots comportant des exclusives sourdes en finale, il suffit d’ajouter au mot un suffixe commençant par une voyelle. Ainsi on obtiendra : toog (k) / toogal ; teg (k) / tegal ; fab (p) / fabul ; soj (c) / sojul. En conséquence, le nom de l’émission aurait dû être transcrit de la façon suivante : «toog – teg».

Les occlusives sourdes en finale avaient soulevé une vive polémique avec le décret 75 – 1026 du Président Léopold Sédar Senghor portant sur l’orthographe et la séparation des mots en langue nationale wolof. Ce décret, abrogé en 1981 par le Président Diouf, suite à une levée de boucliers des techniciens et spécialistes de la langue, faisait justement, cas des occlusives sourdes en finale, de l’emploi du monème a et de la gémination des consonnes. Pour le président de la République Senghor, il fallait écrire «tek – tekul ; fap – fapul ; soc – socul».

Concernant le monème a, le décret ne reconnaissait pas le a monème connecteur alors qu’il admettait le a monème fonctionnel. Le décret imposait d’écrire : faatu a ko wax – moodu a ko wax là où il fallait écrire faatoo ko wax – moodoo ko wax. Or, en langue nationale wolof, le a est monème connecteur ou monème fonctionnel selon qu’il suit un nom terminé par une voyelle ou selon qu’il est postposé à un nom terminé par une consonne. C’est ainsi qu’on écrira : Musaa ko jaay ; Abdoo ko fab ; Sidee ko naan mais il faut dire : Moor a ko wax ; Ablaay a ko jël ; Usmaan a ko def.

Concernant, la consonne géminée, le décret du Président Senghor était suspecté d’avoir des motivations politiciennes inavouées et inavouables pour avoir voulu empêcher la diffusion du film de Ousmane Sembene «Ceddo» et le journal de Cheikh Anta Diop «Siggi», tous deux jugés subversifs par le régime du Président-poète. Cette censure, qui ne voulait pas dire son nom, était à la base des dispositions de ce décret qui proscrivait la gémination (le doublement de la consonne) dans l’orthographe de la langue nationale wolof. Il s’y ajoute, également, que le Président Senghor était un locuteur d’une langue dont la structure ne dispose pas de la consonne géminée.

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Nos compatriotes commettent aussi beaucoup de fautes dans l’emploi du classificateur qui est à la langue wolof ce que l’article est à la langue française. On entend souvent dire : Xar bi – ab xar à la place de xar mi – am xar ; gune bi – ab gune au lieu de gune gi – ag gune ; fas bi – ab fas plutôt que fas wi – aw fas ; weñ bi, ab weñ au lieu de weñ wi – aw weñ (mouche) à ne pas confondre avec weñ gi – ag weñ (fer). Mbóót bi – ab mbóót à la place de mbóót wi – aw mbóót (cafard) différent de mbóót mi – am mbóót (secret). La confusion s’installe souvent à propos du classificateur gi appliqué à l’arbre et du classificateur bi appliqué au fruit de l’arbre. On dira : màngo gi pour l’arbre mais pour le fruit, il faut dire màngo bi. C’est le cas avec aloom gi / aloom bi – sump gi / sump bi new gi – new bi.

L’intérêt et le devenir de nos langues nationales commandent que l’on mette un terme rapide à l’anarchie qui caractérise la transcription de nos langues nationales. Pourquoi ne pas s’attacher les services de correcteurs dans le domaine, comme c’est le cas avec la presse écrite en langue française, pour autant que cette tradition est toujours maintenue. En tout cas, il n’existe pas de prix ni de sacrifices inutiles pour tout ce qui concourt au respect, à la réhabilitation et à la promotion de nos langues qui sont les supports de notre culture nationale. C’est le sens de cet appel en faveur d’un mode de transcription correcte et respectueuse des règles de fonctionnement interne des langues nationales. /.

 

Youssoupha BABOU
Instituteur Principal de Classe Exceptionnelle à la retraite,
3ème adjoint au maire de Mbacké
youbabou@yahoo.fr

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