Politique de la BCEAO : Monétaire ou Commerciale?


La BCEAO qui n’a pas touché à ses taux d’intérêt directeurs depuis 2013 a décidé d’augmenter son taux de prêt marginal de 100 points de base depuis le 16 décembre 2016, le portant de 3.5% à 4.5%, officiellement pour dynamiser le marché interbancaire selon le communiqué du comité de politique monétaire.

Le taux de prêt marginal est le taux auquel les banques en besoin de liquidités qui n’arrivent pas à obtenir les fonds sur le marché interbancaire peuvent en dernier ressort, à leur initiative, emprunter à la BCEAO à un taux supposé plus onéreux que celui du marché. De façon générale, le taux du marché quant à lui est supposé être celui auquel la BCEAO injecte régulièrement les fonds nécessaires au marché monétaire dans son ensemble par adjudication (2.5%) minimum et 3.5% maximum) ce qui en fait un taux directeur qui en principe impacte les autres taux d’intérêt du marché financier. Les fonds nécessaires au marché étant supposés suffisants au taux directeur de la BCEAO, les banques en excédent devraient pouvoir prêter aux banques en déficit sans recourir à la BCEAO. C’est pour cette raison que le comité de politique monétaire justifie l’augmentation du taux de prêt marginal par la nécessité de dynamiser le marché interbancaire.

Malheureusement, en zone UEMOA, les principes ci-dessus énoncés ne fonctionnent pas et ne sauraient justifier la décision de la BCEAO qui au résultat sera plus commerciale que monétaire. La décision lui permettra d’augmenter ses recettes par la réduction d’une rémunération implicite qu’elle octroie aux banques depuis quelques années sur les dépôts excédentaires qu’elles ont chez elle. Par ailleurs, même si la décision devait être efficace du point de vue de la politique monétaire, elle renchérira le coût du crédit chez certaines banques en opposition à sa politique accommodante annoncée.

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En effet, nous disions dans le dernier rapport CEFDEL d’Octobre 2016 que le système bancaire dans son ensemble a plus de dépôts à la banque centrale que nécessaire et n’a pas besoin de la banque centrale pour l’expansion du crédit. La banque centrale a permis aux banques d’utiliser ces excédents pour financer les états (disons à 6%) pour ensuite recouvrer ces mêmes liquidités en refinançant les titres d’états à la BCEAO (disons à 3%) et se retrouver avec le net (disons 3%). Le résultat étant que la BCEAO et les banques bénéficiaires se sont partagé les intérêts payés par les états. D’une part, la BCEAO a pu engranger des recettes qui sont venues en partie combler le manque à gagner qu’elle subit depuis quelques années du fait de la baisse des rendements sur ses réserves de change, et d’autre part, les banques ont pu avoir une facilité de dépôts rémunérés que la BCEAO n’avait pas dans ses instruments.

De ce fait, lorsque la BCEAO décide d’augmenter son taux de prêt marginal de refinancement et/ou de réduire les volumes de ses adjudications régulières de liquidité, elle ne fait en réalité que réduire le taux implicite de rémunération de la facilité de dépôts des banques qu’elle a synthétiquement créée. C’est de ce point de vue que la décision du comité de politique monétaire sera commerciale et non monétaire. Elle réduira la part des banques sur les taux d’intérêts payés par les états pour augmenter la part de la BCEAO.

La décision ne sera pas de politique monétaire car les taux de la BCEAO n’ont pas d’incidence sur les politiques de taux d’intérêt du système bancaire dans son ensemble. La raison comme précédemment expliquée est que le système bancaire a des excédents de dépôts à la BCEAO et n’a pas besoin d’elle pour l’expansion du volume de crédit. De ce fait, la BCEAO n’injecte ou ne retire de la liquidité du marché qu’au gré des besoins de banques spécifiques déréglant du même coup le jeu de la concurrence entre les banques. Sans cet activisme par rapport à des banques spécifiques, la banque centrale pourrait rester passive comme une caisse d’émission sans impact sur le marché financier.
Ainsi, lorsque la banque centrale réduit les montants qu’elle octroie lors de ses adjudications régulières de liquidité aux banques qui ont besoin d’elle, ces banques seront obligées d’aller à sa facilité de prêt marginal plus onéreuse pour compléter les liquidités dont elles ont besoin. Le taux moyen auquel la BCEAO injecte des fonds dans le marché augmente ainsi avec comme impact, soit d’augmenter le taux des crédits octroyés par ces banques ou de réduire leurs profits.

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Par ailleurs, en zone UEMOA, les banques qui sont en excédent de liquidité prêtent en général aux banques qui sont en déficit à des taux plus élevés (4.5% environ) que le taux de prêt marginal qu’avait la BCEAO (3.5%) avant sa récente décision. La raison est que ces banques n’ont pas les effets nécessaires à donner en garantie à la BCEAO ou aux banques excédentaires pour payer moins cher et/ou ont atteint un plafond de risque au niveau de la BCEAO ou chez les banques prêteuses potentielles. Les banques excédentaires pour les besoins de la concurrence peuvent également ne pas prêter aux banques déficitaires. Il en résulte que les taux de la BCEAO ne déterminent pas les taux du marché.

A l’analyse, la décision du comité de politique monétaire sera donc plus commerciale que monétaire. La politique monétaire vis-à-vis des banques qui ont besoin de la BCEAO est devenue plus restrictive alors que la BCEAO veut sa politique accommodante. Dans un contexte où la banque centrale contribue à évincer le secteur privé par sa contribution aux crédits aux états, une politique monétaire restrictive qui augmente les taux d’intérêt pour réduire l’investissement privé est plus cohérente bien que non désirable et c’est ce que le comité aura fait tout en annonçant le contraire.

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La BCEAO gagnerait à mener une politique monétaire plus active en retirant du marché les excédents de dépôts des banques chez elle pour faire en sorte que le système ait besoin d’elle pour l’expansion du crédit à partir de ce moment. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle assumera son rôle directeur et qu’elle responsabilisera les états si le retrait de ces liquidités devait avoir un coût que les états devront absorber. Ce n’est aussi qu’à ce prix qu’elle favorisera l’inclusion financière en laissant le jeu de la concurrence entre banques se faire sans son intervention pour des raisons qui au final risquent de lui être propres.

 

Dr. Abdourahmane Sarr

Président CEFDEL/MRLD

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