Réflexion d’hivernage : De nos institutions au bon usage du pouvoir


Mes lectures de vacances et ma conscience citoyenne m’ont imprudemment poussé, au risque de me faire fouetter de nouveau, à réfléchir, nourri par des livres pleins de fruits et une proximité sociale douloureuse avec des concitoyens.

A avancer ici quelques humbles réflexions, mes rêves, pour que notre pays, notre peuple, ses institutions, son chef, son gouvernement, ses classes politiques, ses artistes, ses écrivains, ses paysans, ses ouvriers, ses capitaines d’industrie, tous, non divisés, mais ensemble, bâtissions pour nos enfants une nation heureuse.

Nos institutions judiciaires ont subi au sortir des législatives des rafales de contestation, du pouvoir comme de l’opposition. Elles doivent toujours être prêtes à nous être utiles, au nom des lois. Nous leur devons le respect, surtout de la part de ceux qui sont déçus de n’avoir pas eu gain de cause dans leurs appels et recours. Il est difficile de demander à la plus haute institution judiciaire de prendre en considération les horizons rêvés par nos classes politiques, en ne pensant pas la loi toute seule, fatale et inflexible, mais en la pensant dans le compromis et ses états consensuels. Il ne serait pas raisonnable de demander au Droit de déroger de ses principes, pour aller servir coûte que coûte celui-ci ou celui-là, ou « le consensuel ». Que veut dire d’ailleurs « le consensuel » ? Ne serait-ce pas demander au juge de composer, de conduire des arrangements et des concessions contraires à l’éthique de sa mission? Il apparaît déjà difficile, voir ardu, d’appeler les partis politiques eux-mêmes, à un consensus, englués qu’ils sont dans des combats et revendications interminables et haineux.

Cependant, nous semble t-il, le Droit a du cœur. Il porte le cœur de celui qui en épouse l’esprit d’espérance, d’offre de chance et de dignité. Sur un autre registre, Le président de la République peut perdre, l’opposition peut perdre, mais la patrie perd toujours deux fois encore plus, si, Messieurs les juges, vous ne donnez pas à vos missions de la rigueur, de l’irréfutable, de la vision, de l’équité, sans jamais céder à la faiblesse. Nous savons tous que le Droit s’expose toujours au péril, en faisant le choix de l’émotion et du cœur. Le Droit serait plutôt raison et même raison pure. Mais cela ne voudrait pas dire que les juges n’ont pas de cœur. Seulement, le cœur est faillible. Il ne saurait être l’outil majeur du juge, car il est très apte à se plier, à céder. Pour gouverner le Droit, il faut s’armer de principes irréductibles, de règles d’airain, souveraines. Vous devez, les premiers, Messieurs les juges, être comme des soldats glorieux au combat, nous couvrir de vos « corps » face à l’injustice, l’imposture et face à ceux aussi qui croient que leurs cris et leurs larmes peuvent vous tromper. Ceux comme vous dont le nom courtise le vocable « divin » de juge -Dieu n’est-Il pas le Seul Vrai Grand Juge ?- doivent faire de leur vie une existence de noblesse et d’équité et ce, jusqu’au-delà du tombeau. Vous possédez des compétences suffisantes pour juger ici-bas. Il vous est également attribué, de par les choix pointus portés sur vos personnes, que vous possédez les qualités et l’éthique suffisantes pour vaincre le mauvais pli.

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Messieurs les juges, ne vous entourez pas de doutes et de ténèbres, mais de lumière. Oser ne pas croire en votre intégrité, c’est accepter que nous n’en ayons pas nous-mêmes, non plus, nous qui, à notre tour, prétendons vous jugeons au nom de notre colère ou de l’intérêt de notre camp. Ennoblissez la patrie. Soyez-en les remparts. Si des citoyens libres se tiennent respectueux -pas forcément solidaires- du chef et de son gouvernement à qui le peuple sénégalais a confié souverainement un temps de sa vie, le pouvoir judiciaire a pour mission de rester à équidistance des désidératas du pouvoir politique, des exigences et sérénades de l’opposition, des accusations du citoyen. Vous n’avez pas pour rôle ni de défendre illico le pouvoir ni de céder, ipso-facto, à l’opposition, ni de plier devant les accusations du citoyen. Vous défendez et vous dites le Droit. Vous jugez et vous jugez souverainement. Nous devons tous nous conformer à votre verdict, après avoir usé de nos recours légaux, car telle est la loi qui nous est imposée dans « un vouloir commun de vie commune ». Offenser ceux qui ont rendu un jugement, c’est nous offenser tous et dévaluer l’institution. Ce qui est admirable et qui répond à une démocratie, c’est que des citoyens sont libres de porter un jugement sur le jugement rendu. Leur liberté d’expression le garantit. Si des juges ont failli selon eux, s’ils ont été défiants selon eux, s’ils ont été immoraux selon eux, ces citoyens ont le pouvoir de faire prévaloir leur droit de recours et de se dresser contre l’acte rendu. Mais si la liberté leur offre cette posture de contestation et de refus dans un pays démocratique, le respect des lois et règlements leur dicte, en contre partie, une conduite citoyenne exemplaire sans offense ou atteinte à la dignité des hauts juges, quand la justice tranche et clôture définitivement le contentieux. La loi doit rester toujours du côté de la loi, jusqu’à ce qu’elle change par la volonté du plus grand nombre des citoyens. Les juges resteront toujours des juges et le respect qui leur est dû n’est pas négociable.

Par ailleurs, sur un autre registre, à quoi servirait-il de flatter les princes, en allant injurier leurs prédécesseurs ou successeurs ? Ce serait injurier le peuple sénégalais qui les a tous porté au pouvoir. C’est la mode qui fait que notre pays regorge désormais d’insulteurs venimeux. Mais ce venin là ne tue que celui qui le secrète. Le peuple sénégalais dans sa grande majorité, sa saine éducation, ses intangibles valeurs traditionnelles, rejette cette posture immonde et n’est point indifférent à ces outrages contraires à son héritage et la vie en société.

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Quant au prince, en s’élevant, il doit savoir et pouvoir pardonner, savoir passer sur les torts qu’on lui porte. Paisiblement, il ne doit pas s’attarder dans les couloirs de la psychiatrie, ne pas visiter ni vider les poubelles, passer son chemin tout court, aller à l’essentiel, gouverner et rendre autant que possible son peuple heureux. Les Sénégalais, sans grand bruit, savent faire le tri. Nous ne croyons pas -peut-être avons nous tort de le penser- que l’on n’assainirait une société en broyant et en privant de liberté ceux qui auraient fait des injures et offenses leurs seuls moyens de lutte. Les ignorer, les laisser nager dans leurs propre bave, les laisser libres de jeter des cailloux au ciel, conduirait plutôt à les contraindre à se mirer chaque jour devant leur laideur d’âme, sans compter le terrible regard désapprobateur et humiliant de la société sur eux. La vengeance comme la répression peut être considérées comme un abus, quand on possède tous les leviers et tous les appareils pour punir, sévir. Plutôt toujours s’élever, même s’il importe dans notre pays de donner raison à ce besoin irrépressible d’imposer le respect et la discipline à tous. Si on ne transige pas avec les lois de la République, on ne devrait pas transiger avec celles de la discipline. Un pays n’est jamais pauvre. Il est pauvre quand ses citoyens sont pauvres d’esprit, irrespectueux et irréventieux, pressés, parasitaires, violents, envieux, éloignés des livres et des enseignements des saints et oublieux de l’héritage sacré de leur patrie.

Un Président doit être respecté. Ce n’est pas négociable. Un gouvernement doit être respecté. Ce dernier doit toutefois savoir que l’on « attend de lui des faits et des actes », plutôt que des réponses où il n y a que des « mais », des « si », des « car ». Il faut au prince d’être habile. Il doit éviter ce que l’on pourrait prendre et nommer hâtivement de tyrannie. En somme, il faut arriver, selon la belle expression, à « être jaloux à exercer la justice », donc de faire moins appel à elle, de condamner moins, d’emprisonner moins. Mais cela ne s’appelle pas laisser des citoyens outrepasser leurs droits, laisser de grands commis de l’État humilier la fonction. Il faut, en tuant tout doute, en scellant toutes les portes de possibles et inévitables médisances, laisser au grand jour la justice à la justice et non remettre la justice entre les mains de la politique. Toujours s’élever pour le prince et laisser sa part d’histoire à la postérité.

Il ne conviendrait pas à la dignité d’un prince et d’un gouvernement de tomber dans le caniveau, le factice, la répartie et l’hostilité faciles, le compromis, en cédant à une « petite clique envenimée », sorte d’hyènes rompues à roder sans cesse autour du pouvoir à la recherche du moindre os.

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Napoléon -ce n’était pas encore la République, mais l’Empire- avait la manie, rapporte l’histoire, de choisir ses collaborateurs parmi ses adversaires. En effet, en vous découvrant tel que vous êtes et non tel que l’on vous avait imaginé, c’est à dire généreux, humble et travailleur, il arrive que ceux qui vous ont combattu et haï, se mettent à vous aimer et à vous servir plus et mieux que vos amis et alliés de quelque valeur. Napoléon avait appris que l »ingratitude la plus noire ne vient pas souvent de ses ennemis, mais de ceux que l’on croyait ses amis et qui, grâce à votre générosité, vivent et meurent comme pensionnaires de l’État, au bon vouloir des largesses du prince. Par ailleurs, il existerait plus de « bons amis qui s’adonnent à l’amour de l’argent, plus qu’à l’amour de la patrie ». Toutefois, dit-on, ceux-là savent être pleins de mérite sur les champs de bataille, pour faire triompher leur chef, quand les élections majeures et décisives arrivent. La politique se nourrit également de ce vice là.

Un prince ne doit jamais refuser de céder aux faiblesses du cœur. Avant d’engager le combat mortel que l’arène politique appelle sans cesse -si tu cherches mon fauteuil, tu me trouveras- il doit aspirer à apaiser, à protéger à pardonner, à partager, en défendant tout naturellement son espace, ce que l’on ne pourrait reprocher à aucun Président, le monde politique étant situé dans une autre galaxie que la nôtre avec des modes de pensée, de savoir-être et de savoir-faire, qu’il est souhaitable d’ignorer, pour vivre heureux. L’avenir, dit-on, a un long passé. Cette posture du pardon et du dialogue, est une marque de grandeur qui n’enlève rien à l’expression de l’autorité du prince, car la loi doit rester à la loi.

Quand la faute est extrême, que l’irréparable est franchi, que l’éthique est corrompue, que l’honneur de la République est piétiné, et que le fait est vérifié, attesté, prouvé et que la présumée victime a joui de ses droits et de sa défense, il faut sévir. Autrefois, par dignité et pour l’honneur, dans un autre temps du Sénégal, la honte, l’humiliation, la disgrâce, conduisaient à la tombe. C’était là le seul refuge de celui qui avait subi le déshonneur. La famille qu’il laissait, vivait aux abords des cimetières, morte elle aussi dans le regard de la société. De nos jours, le degré de décomposition très avancée de nos prodigieuses et riches valeurs traditionnelles, fait du déshonneur un simple et passager mal de tête.

En ayant toujours le souci de s’élever, puissions nous chaque jour, en nous élevant, élever notre pays dans la dignité et la grandeur.

 

Amadou Lamine Sall

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